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Les relations algéro-françaises ont connu, en 2024, un tournant marqué par de nouvelles tensions. Ces tensions se sont traduites par le rappel de l’ambassadeur algérien à Paris et l’annulation de la visite du président Tebboune prévue en France, suivis de l’annonce, par la partie française, de la suspension des travaux de la commission mixte sur la mémoire entre les deux pays. Par ailleurs, l’Algérie, ses symboles et ses institutions ont été la cible de violentes campagnes médiatiques orchestrées par l'extrême droite pro-sioniste, avec le soutien des partisans de "l'Algérie française".
Le "retournement de veste macronien" et le rappel de l’ambassadeur d’Algérie à Paris
Au cœur de l’été dernier, alors que l’Algérie vivait l’effervescence des élections présidentielles anticipées, le gouvernement français a pris une position ferme et explicite en faveur de la situation coloniale imposée au Sahara occidental. Ce geste a été perçu comme une tentative de déstabilisation et un coup porté aux efforts de rapprochement visant à surmonter les tensions passées, notamment celles provoquées par les déclarations de Macron niant l’existence de la nation algérienne et offensant la direction de l’Armée nationale populaire et l’affaire de l’exfiltration d’Amira Bouraoui, recherchée par la justice algérienne, par les services de renseignement extérieur français.
Le 30 juillet 2024, l’Algérie a annoncé le rappel immédiat de son ambassadeur en France. Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères a qualifié l’attitude française de "pas inédit jamais franchi par un gouvernement français précédent".
L’Algérie a estimé que le gouvernement français "viole la légalité internationale, renie le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et contredit tous les efforts constants déployés par l’ONU pour achever le processus de décolonisation au Sahara occidental". De plus, l’Algérie a reproché à la France de "se désengager des responsabilités spécifiques découlant de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies".
Annulation de la visite de Tebboune en France
En octobre, lors de sa première rencontre périodique avec les représentants de la presse depuis sa réélection, le président Abdelmadjid Tebboune a annoncé que "sa visite en France est exclue pour le moment". Il a également évoqué certaines parties françaises "hostiles à l'Algérie, qui influencent désormais les décisions de l'Élysée", utilisant l'expression "aller à Canossa" qui signifie refuser de céder ou de demander pardon. Elle fait référence à l'épisode historique où l'empereur allemand Henri IV, au XIe siècle, s’est rendu à Canossa en Italie pour demander au pape Grégoire VII de lever son excommunication.
Arrêt des travaux de la commission mémoire
Autre signe du refroidissement des relations bilatérales, l’historien français Benjamin Stora, coprésident de la commission mémoire franco-algérienne, a annoncé fin novembre l’arrêt des activités de cette instance créée il y a deux ans. Il a déclaré que la commission, qui s’était réunie cinq fois depuis sa création, "a cessé ses réunions en raison des circonstances politiques et diplomatiques actuelles".
Benjamin Stora a souligné que la réconciliation mémorielle entre les deux pays nécessite "de la patience, un travail pédagogique progressif, et de surmonter les obstacles et complexités qui se dressent sur ce chemin". Il a également accusé certaines "groupes mémoriels" de bloquer les travaux de la commission, les qualifiant de "forces opposées à la réconciliation", et a mis en lumière les défis auxquels fait face ce processus.
Les déclarations de Benjamin Stora ont suscité des interrogations sur les motivations et les implications de son annonce concernant l’arrêt des travaux de cette commission de haut niveau. Ces propos interviennent alors que la crise politique entre Alger et Paris s’intensifie, marquée par une escalade des tensions politiques et médiatiques visant l’histoire et les institutions de l’Algérie indépendante.
La déclaration de Stora a suivi la cinquième réunion de la commission et la publication d’un communiqué conjoint en juin 2024 à Alger. Lors de cette réunion, les deux parties avaient convenu, dans un procès-verbal officiel, de soumettre une liste de 36 objets spoliés par l'armée coloniale française entre 1830 et 1962. L'Algérie avait demandé leur restitution symbolique à l’occasion de la visite du président Tebboune prévue à l’automne dernier à Paris. Cependant, la partie française a tergiversé pendant cinq mois, ne finalisant ni la liste ni sa présentation officielle à l’Algérie.
Il apparaît que le président Emmanuel Macron rencontre des difficultés dans la gestion de ce dossier sensible. Il semble être influencé par des cercles proches de lui qui ont entravé la mise en œuvre des accords de juin dernier, notamment la restitution des objets spoliés. Ce blocage intervient dans un contexte de conflits politiques intenses entre la droite et les opposants à la politique mémorielle de Macron envers l'Algérie
Ces difficultés mettent en évidence l’incapacité de Macron à tenir les promesses faites lors de sa visite d’État en Algérie à l’été 2022. À l’époque, il avait annoncé aborder la question de la mémoire "avec humilité et sans tabous". Aujourd'hui, la question se pose de savoir si l'Élysée a renoncé à son engagement envers "la vérité, la mémoire, l’histoire et la reconnaissance".
La France brouille les cartes…
Les déclarations de Benjamin Stora sur un éventuel "enterrement" des travaux de la commission mémoire laissent entendre que la France officielle a fait un pas en arrière. Cela peut s’expliquer par l’incapacité du président français à apporter des éléments concrets dans le cadre de la résolution de ce dossier. Au lieu de cela, il a exacerbé les tensions en adoptant une position alignée sur la thèse marocaine concernant l’occupation du Sahara occidental, échouant ainsi à régler la question mémorielle avec l’Algérie. Cette attitude a été perçue comme une manœuvre visant à semer la confusion et à instrumentaliser des sujets sensibles pour détériorer davantage les relations, alors que la direction algérienne a réaffirmé que les autres différends ne pourraient être résolus tant que ce dossier crucial reste en suspens.
Tebboune critique les milieux extrémistes
Dans un message adressé à l’occasion du 63ᵉ anniversaire de la répression brutale par la police française de la manifestation d’Algériens le 17 octobre, le président Abdelmadjid Tebboune a vivement critiqué certains milieux extrémistes en France. Il a accusé ces milieux de chercher à "falsifier le dossier mémoriel ou à le reléguer aux oubliettes", visant implicitement la droite traditionnelle et l’extrême droite françaises qui refusent tout compromis de la part de Paris sur cette question.
Le complot et la convocation de l’ambassadeur français en Algérie
En décembre, les relations se sont encore dégradées lorsque le ministère algérien des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, pour exprimer un rejet catégorique des tentatives répétées visant à porter atteinte à la sécurité et à la souveraineté de l’Algérie.
Cette convocation est survenue après des révélations sur l’implication directe des services de renseignement français dans des complots visant à déstabiliser l’Algérie. Les médias nationaux ont rapporté que les autorités algériennes avaient averti que "les provocations françaises ne resteraient pas sans réponse appropriée".
Les services de sécurité algériens ont ensuite annoncé avoir déjoué un complot orchestré par les renseignements français, qui cherchaient à recruter un jeune Algérien, Mohamed Amine Aissaoui, pour atteindre leurs objectifs hostiles.
Un reportage diffusé à deux reprises par la télévision algérienne et la chaîne internationale algérienne a exposé les aveux de Mohamed Amine Aissaoui. Ce dernier a détaillé la manière dont les services de renseignement français avaient tenté de le recruter, exploitant son passé au sein de groupes djihadistes.
Selon Aissaoui, les services français lui ont proposé leur aide en 2022 pour régulariser son dossier auprès du ministère français de la Défense, ce qui lui aurait permis de retourner en Europe. Cette offre émanait d’une association appelée "Artémis", connue pour ses contacts avec des Algériens ayant un passé lié au terrorisme.
Les services de sécurité algériens avaient placé Aissaoui sous surveillance dès son premier contact avec un agent des renseignements français à Alger en avril 2023. L’agent, présenté comme secrétaire à l’ambassade de France, l’avait ensuite emmené au centre culturel français pour une longue conversation, où il s’était identifié comme membre des services secrets français.
Aissaoui a également révélé que les services français lui avaient demandé de se rendre au Niger, de s’infiltrer parmi des extrémistes à Alger, et de former un groupe terroriste dont il serait le chef, tout en cachant l’identité des instigateurs. Ils avaient promis de fournir des armes depuis l’étranger et exigé des informations détaillées sur les caméras de surveillance, les patrouilles de police en civil et d’autres données sensibles.
Ces agissements ont conduit les autorités algériennes à protester officiellement auprès de l’ambassadeur français, dénonçant ces provocations comme des atteintes graves à la souveraineté nationale.
Une campagne acharnée contre l'Algérie
Les médias français mènent actuellement une attaque virulente contre l'Algérie à la suite de l'arrestation de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal en Algérie. Ce dernier a tenu des propos portant atteinte à l'unité territoriale et à l'histoire de l'Algérie, ce que les autorités algériennes ont considéré comme une preuve supplémentaire de l'existence d'un "lobby hostile à l'Algérie, qui ne rate aucune occasion de remettre en question sa souveraineté".
Depuis l’arrestation de Sansal le 16 novembre 2024, l’extrême droite française a intensifié, pendant plusieurs semaines, une campagne féroce contre l’Algérie. Ce lobby sioniste et de droite ne manque aucune opportunité pour réclamer des sanctions contre l’Algérie afin de libérer leur allié Boualem Sansal.
Règlements de comptes avec l’Algérie
L'ampleur des critiques montre que l'Algérie figurait déjà, avant l'arrestation de Sansal, sur l’agenda de ce courant hostile, avec un plan préétabli. Peu avant cet événement, alors que le monde libre déplorait les crimes de guerre en Palestine, les alliés du régime sioniste ont exploité la question migratoire pour cibler spécifiquement les Algériens, exprimant une haine manifeste envers tout ce qui est algérien.
Depuis la mi-novembre, ce courant a révélé son animosité envers l'Algérie à travers des débats publics et des campagnes dans les milieux politiques et médiatiques français. Ces initiatives révèlent des motivations éloignées de la prétendue défense de la "liberté d’expression", mettant en lumière des agendas politiques hostiles à la nation algérienne.
L’implication des pieds-noirs
L’association des pieds-noirs, composée de nostalgiques de l’Algérie française, a également pris position. Elle a publié une pétition signée par des dizaines de membres, réclamant la libération de Sansal. Cette organisation regroupe des figures connues pour leur hostilité envers l’Algérie.
Ces réactions montrent que les cris d’alarme et l’indignation à Paris ne concernent pas seulement l’arrestation d’un individu soumis aux lois d’un État souverain. Ils s’inscrivent dans un contexte plus large de rejet des initiatives algériennes visant à défendre son indépendance culturelle et politique face à l’ancienne puissance coloniale.
Instrumentalisation des agents
Le "projet machiavélique" derrière la glorification de Sansal et d’autres figures controversées repose sur la résurgence de récits coloniaux qui cherchent à présenter la colonisation française comme bienfaitrice. Sansal a, dans ses écrits et déclarations, vanté les infrastructures construites par la France en Algérie, occultant les crimes sanglants et les abus du colonialisme français.
Ce projet inclut également la remise en question des frontières héritées de la colonisation. Sansal a, par ailleurs, attaqué la Révolution algérienne, lui attribuant des qualificatifs dégradants, tout en soutenant des positions proches du Maroc sur les différends territoriaux, ce qui constitue une offense à la mémoire des millions de martyrs algériens.
De plus, le plan vise à maintenir l'hégémonie culturelle de la langue française en Algérie par le biais de récompenses et d'incitations. Le ministre de l’Intérieur français, Bruno Retailleau, a récemment accusé l’Algérie d’adopter une politique "agressive" pour écarter le français de ses institutions éducatives et administratives.
Cette offensive a pris de l'ampleur lorsque l'Algérie a rejeté un projet visant à utiliser Sansal comme tremplin pour promouvoir une normalisation avec Israël et réhabiliter la présence juive en Algérie. Cela a provoqué une réaction intense du lobby juif à Paris, qui a redoublé ses attaques contre l'État algérien.