Nation

Divagation et surenchère autobiographique

Sortie hier du dernier ouvrage de Boualem Sansal.

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Il arrive que des livres censés raconter un bout de vie finissent par lancer une mise en scène et parfois une mythologie personnelle. Avec son nouvel ouvrage, paru aujourd’hui, Boualem Sansal promet un témoignage de détention et d’injustice, un récit d’expérience et de vérité brute. Mais très vite, le texte déplace les lignes. Les faits se gonflent, les registres se mélangent. Ce qui devait relever de l’autobiographie se transforme en récit saturé d’hyperboles, de reconstructions et de glissements idéologiques.

Le réel sous tension
« Mon procès a duré cinq minutes : cinq ans de prison ferme, une amende faramineuse, cinq cent mille pesos, l’opprobre national, la saisie de nos biens personnels, la déchéance de nationalité et l’expulsion expresse du pays » (p. 22). Or les incohérences sautent aux yeux. Sansal évoque des pesos alors qu’il s’agit de dinars algériens, et aucune déchéance ni expulsion n’a en réalité été prononcée.

« Et je n’avais rien dit, rien fait – sinon me parler à moi-même à bâtons rompus, sans malice aucune » (p. 22), ajoute-t-il. Son affirmation d’innocence absolue sonne comme une justification trop vague pour être crédible. « L’opprobre national », formule grandiloquente et théâtrale, relève du cliché de roman d’espionnage ou de propagande. La dramatisation trahit une exagération qui mine la crédibilité du témoignage.

Les détails et le contexte de l’accusation sont effacés et des justifications aussi floue pour une condamnation aussi lourde frise l’absurde. L’ensemble donne l’impression d’un récit construit pour frapper les esprits, mais qui s’effrite à l’examen des faits, comme si l’auteur avait voulu se donner un air de martyr intellectuel sans apporter la moindre preuve.

Et que dire de cette autre perle : « Ils m’ont condamné à la honte, à une forme de déportation symbolique, hautement antisémite, pour me punir de mes accointances hébraïques contre-nature » (p. 23). L’ironie est savoureuse. Sansal n’a aucune origine juive. Il s’invente une filiation fantasmée pour mieux jouer les victimes. Les termes choisis pour choquer sonnent creux. Que signifie « hébraïques » ici, sinon une référence vague, presque exotique, pour se parer d’une identité qu’il ne possède pas ?

Il salue au passage « l’invisible Tsahal » (p. 61), cette armée des crimes contre l’humanité, qui, selon lui, aurait systématiquement écrasé les armées arabes. Sansal avait déjà exploité cette improbable filiation juive dans son roman Rue Darwin (Éd. Gallimard, 2011), construit autour d’un extraordinaire lupanar où le personnage de Yazid bénéficie de la protection d’un rabbin. Il avait en outre rattaché ce récit à sa propre histoire familiale, donnant à cette fiction les apparences d’une vérité intime.

Et cette citation biblique mal placée : « Pardonne-leur, mon Dieu, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (p. 23), attribuée à « l’autre – le plus fin des grammairiens » (p. 23). L’auteur transforme Jésus en expert en syntaxe. La référence religieuse pouvait masquer l’absurdité de sa posture ? Jésus grammairien ? L’ironie est donc à son comble, mélange de sacrilège et de prétention intellectuelle qui achève de discréditer ce témoignage vague.

Autobiographie en surchauffe
« Ce livre est un témoignage et un acte. Je l’ai écrit en quarante jours, dans l’urgence » (p. 9), nous annonce l’auteur avec solennité. On aurait pu espérer un récit précis de son expérience carcérale, une plongée dans les faits, une chronique sobre et vérifiable. Las ! La déception est à la hauteur de la prétention. Son récit ressemble davantage à un pamphlet délirant qu’à une autobiographie sérieuse.

Quelle est l’image de l’Algérie ? Du président au simple citoyen, en passant par la juge d’instruction, le gardien de prison et le chat du quartier, tous sont des caricatures ambulantes, et chaque endroit sent le caniveau. Mais dès qu’on franchit la Méditerranée, miracle. « On m’a conduit directement à l’hôpital militaire, un joyeux germanique (…) Trois jours de check-up à la chaîne. Des infirmières plantureuses, des amazones de paix, des infirmiers taillés en alpinistes de l’extrême, des soldats massifs aux yeux bleu acier. Des gestes précis. Des machines à laser intelligentes » (p. 165). Les Allemands deviennent des archanges en blouse blanche, les infirmières des déesses scandinaves, et les machines à laser des génies en boîte. La biographie, ici, se transforme en conte de fées. À condition de naître du bon côté de la mer.

Quand le témoignage déborde le fait
Sansal oppose systématiquement la laideur et l’absurdité attribuées à l’Algérie (personnages grotesques, lieux sordides) à une idéalisation de l’Occident. Cette dichotomie, poussée à l’extrême, révèle une vision binaire du monde, la fascination pour l’Occident décrit avec un lyrisme exagéré, comme si la beauté ne pouvait exister que par opposition à une altérité dévalorisée. L’identité et la valeur des individus semblent déterminées par leur origine géographique. Cette fascination trahit peut-être une intériorisation des stéréotypes coloniaux, où l’Occident reste le miroir idéalisé d’une domination jamais tout à fait surmontée, exprimée avec la même ferveur que celle d’un élève admirant son professeur, un esclave son maître.

À l’annonce du verdict, l’auteur ne fait pas dans la demi-mesure : « j’entends mal le langage des faux juges et pas du tout quand ils deviennent des assassins. J’étais la victime d’un nouveau procès du siècle. Je suis Soljenitsyne. Je suis Dreyfus, je suis Navalny » (p. 76). Rien de moins. En quelques phrases, le romancier s’agrège au destin d’un dissident soviétique, d’un officier injustement condamné et d’un opposant russe. Puisque la réalité paraît insuffisante, il emprunte des tragédies historiques autrement plus considérables. Ni Dreyfus ni Navalny n’étant d’ailleurs des écrivains, la comparaison relève moins de la littérature que de l’appropriation symbolique.

Sansal se fait tour à tour juif, russe, martyr, afin de mobiliser un imaginaire héroïque familier au lecteur français. Il ira même jusqu’à se comparer à Victor Hugo. L’emphase ne s’arrête pas là. « C’était le jour de mon exécution » (p. 87). Tout au long du récit, des mots « cravache », « torture » ou « assassinant » sont convoqués avec une générosité qui contraste singulièrement avec la réalité des faits. À défaut d’avoir connu le supplice, l’auteur en adopte volontiers le vocabulaire.

Légende auto-proclamée
Il s’est déjà inventé d’emblée la posture qu’il baptise Légende, titre de son opus : « le mot légende s’est imposé de lui-même, dans la foulée, mais personne n’y a prêté plus attention. Sauf moi » (p. 31). La formule résume à elle seule l’entreprise. Faute d’être reconnu comme une légende par les autres, l’auteur se charge lui-même de la consécration. La légende a ceci de particulier en Algérie qu’elle ne semble convaincre que son auteur, qui dans une confusion persistante frôlant la fiction, s’imagine systématiquement dans les pensées de ceux qu’il évoque. Comme dans un extrait grammaticalement ambigu où il prête au Président cette pensée sur « le très peu intelligent sir Jean-Noël, dit Barrot l’erratique » (p. 65). Sansal semble ainsi s’arroger un accès direct aux monologues intérieurs de tout un pays, par un tour de passe-passe littéraire.

Géopolitique romancée
Sansal, qui a par ailleurs multiplié les éloges à l’égard de figures de la droite et de l’extrême droite françaises (remerciées au passage dans une liste de soutiens interminable en annexe) inscrit son récit dans une constellation politique très marquée. « À Koléa, Bruno tenait la une. La première place à l’audimat. Avant Tebboune, c’est dire (...) C’est Mansour, le gardien poli, qui a lancé la nouvelle en passant. – Sansal, votre ministre Retailleau, il cherche la guerre, il veut arrêter Tebboune comme Trump a capturé Maduro » (p. 203), le réel bascule dans une scène quasi romanesque où les figures politiques françaises deviennent des personnages d’un théâtre mondial aux accents de surenchère.

Le propos s’inscrit ainsi dans un récit où l’expérience carcérale, qui aurait pu relever d’un témoignage sobre et susciter une empathie indépendante des faits reprochés, se trouve constamment débordée par une inflation narrative. Le pacte autobiographique, censé garantir un ancrage factuel, y est régulièrement mis à distance au profit d’un discours saturé de généralisations, de stéréotypes et d’amalgames idéologiques.

Cette dérive stylistique rend parfois le fil du récit difficile à suivre : les faits semblent moins organisés selon une logique de restitution que selon une logique d’amplification continue, où l’événement sert surtout de point de départ à une construction discursive très interprétative.

Écriture sous tension
Le style ? Oral, décousu, comme si les phrases avaient été balbutiées entre deux gorgées de café. Rien à voir avec le style habituel, presque administratif, de l’auteur. On croirait presque à une transcription hâtive d’un monologue enregistré à la va-vite, puis transcris par un logiciel. L’urgence invoquée n’a servi qu’à justifier une paresse grassement rémunérée, un million d’euros, pour un texte bâclé entre deux plateaux télé et entre deux petits fours des collations à son honneur.

Sansal use d’un style ampoulé, rythmée par des anaphores obsessionnelles. « Combien de pas pour traverser la cellule (un pas et demi). Combien de battements. Combien de silences. Combien d’années, de stigmates, de vie perdue. Combien de combiens » (p. 37). On découvre à l’occasion que l’auteur peut faire des enjambées de dinosaure. « Je me suis assis. Puis je me suis levé. Puis rassis. Puis j’ai tourné… » (p. 39). La répétition, loin de créer une intensité poétique, révèle une logorrhée auto-contemplative, presque parodique. L’académicien s’autorise même des tournures incorrectes ; la langue, manifestement, a reçu l’ordre de s’adapter à son talent…

Il faut reconnaître à l’auteur un véritable don pour l’amplification. La flaque devient océan, la brise tempête, l’anecdote épopée, et le moindre désagrément prend les allures d’une tragédie historique. Quant à cet opus, son prix pourrait laisser espérer quelque révélation majeure. Le lecteur n’y trouvera peut-être qu’une migraine tenace et le sentiment d’avoir généreusement sacrifié quelques heures de son temps. Si l’éditeur avait supprimé les adverbes, les adjectifs et les figures de style amplificatrices, dont Boualem Sansal est si prodigue, l’opus n’aurait probablement conservé qu’un quart de son volume.

*Mustapha Aït Mouhoub, journaliste et écrivain biographe.