Depuis des années, les relations algéro-françaises évoluent au bord d’une tension permanente : elles avancent d’un pas et reculent de deux, dans un parcours sinueux dominé davantage par des calculs politiques étroits que par une réelle volonté de construire une relation équilibrée entre deux États unis par une mémoire lourde et des enchevêtrements historiques complexes. Toutefois, les développements récents, en particulier les dérives françaises répétées vers la provocation médiatique et politique, posent sérieusement une question qui, jusqu’à récemment, relevait du tabou diplomatique : ces relations ont-elles atteint le point de non-retour ?
Ce qui se passe aujourd’hui ne peut être réduit à un simple incident médiatique passager ou à un dérapage verbal d’un responsable ici ou là. Nous sommes face à un processus global, marqué par l’accumulation de signaux négatifs et l’enchevêtrement de provocations méthodiques, laissant entendre qu’une partie de la décision politique à Paris ne considère plus la dégradation des relations avec l’Algérie comme un danger à éviter, mais comme une carte exploitable dans des contextes internes français, essentiellement électoraux.
Le plus grave dans cette trajectoire périlleuse, aux conséquences potentiellement lourdes et mal maîtrisées, réside dans le caractère délibéré et répété de ce que l’on peut qualifier de coups politiques portés sous la ceinture. En effet, la France officielle, au lieu d’œuvrer à l’apaisement de la mémoire et à l’ouverture de nouvelles perspectives pour la relation bilatérale, a choisi à plusieurs reprises de renouer avec un vieux vocabulaire colonial fondé sur le déni, la suspicion et la condescendance, comme si les six décennies d’indépendance n’avaient pas suffi à libérer certaines élites françaises du complexe de l’ancienne colonie et du paradis perdu.
Énumérons les dérives de Paris. La première se manifeste par la provocation flagrante de la mémoire algérienne, lorsque des responsables français remettent en cause l’existence de l’Algérie en tant qu’État souverain avant l’occupation de 1830, doté de ses symboles de souveraineté, de sa monnaie, de son drapeau, de ses écoles, de son économie et de ses forces militaires terrestres et navales. Un tel discours ne peut être justifié ni par l’ignorance ni par une simple erreur d’appréciation ; il reflète une profondeur intellectuelle en crise, nourrie par un complexe d’infériorité et une amertume liée à une défaite historique cuisante, et qui n’a pas encore rompu avec le récit colonial criminel. Car l’Algérie n’est ni une idée passagère ni un produit administratif du colonialisme : c’est un État profondément enraciné dans l’histoire, avec un peuple, une identité et une continuité civilisationnelle. Nier cette réalité n’est pas une simple opinion, mais une agression symbolique contre la souveraineté d’un État et la dignité d’un peuple.
Le deuxième aspect de la crise se manifeste dans le traitement sélectif du dossier mémoriel. Paris brandit le slogan de la réconciliation, mais pratique une politique de la mémoire à sens unique. Elle reconnaît ce qui l’arrange et ignore ce qui l’accable moralement et juridiquement. Elle multiplie les gestes symboliques soigneusement calibrés sur le plan médiatique, tout en refusant une reconnaissance claire et globale des crimes coloniaux — massacres, torture systématique, déplacements forcés et essais nucléaires dont les conséquences humaines et environnementales persistent encore aujourd’hui. Ainsi, Paris transforme la mémoire d’un devoir moral en une carte de marchandage politique vis-à-vis de l’Algérie.
Troisièmement, la duplicité du discours français est devenue une constante dans les relations avec l’Algérie. En public, Paris évoque un partenariat stratégique ou exceptionnel et une coopération équilibrée ; en coulisses, elle adopte une stratégie de fuites hostiles, de déclarations provocatrices et ouvre la voie à des discours médiatiques ouvertement antagonistes. Cette duplicité ne traduit pas tant une confusion diplomatique qu’une volonté de maintenir l’Algérie sous pression et de tester ses réactions sans assumer le coût d’une rupture officielle.
Dans ce contexte, il est impossible d’ignorer la carte du chantage liée au dossier de l’immigration et des visas. La décision unilatérale de réduire le nombre de visas, prise sans concertation, portait un message clair : sanctionner un État souverain en ciblant ses citoyens — étudiants, chercheurs, familles et même malades — devenus otages de calculs internes français. Une démarche qui a profondément entamé la confiance et accru la fragilité de la relation.
Par ailleurs, le fait que la France accueille et protège, au nom de la liberté d’expression, des personnalités connues pour leur hostilité déclarée envers l’Algérie, tout en restreignant les voix algériennes critiques, consacre une politique du deux poids deux mesures. La liberté d’expression, dans la vision officielle française, semble garantie uniquement lorsqu’elle vise l’Algérie ; mais dès qu’elle met en lumière les contradictions ou dénonce le racisme et l’arrogance, elle devient objet de suspicion et de criminalisation.
Aujourd’hui, cette dynamique se renforce par l’utilisation de la provocation médiatique comme outil de pression politique. Donner la parole à des figures moralement discréditées, pratiquant le chantage et dépourvues de crédibilité, et les présenter comme témoins ou analystes, ne relève pas du journalisme libre, mais d’une fabrication délibérée de la tension et d’un encouragement à la rupture. Il s’agit d’un choix qui révèle une crise morale avant même d’être une crise politique.
Face à cela, l’Algérie, qui a fait preuve pendant des années de retenue et misé sur le dialogue, se retrouve confrontée à un partenaire qui s’obstine à reproduire une relation inégale, fondée sur une tutelle implicite et un rappel constant d’un passé colonial non résolu. La question posée aujourd’hui en Algérie n’est plus de savoir comment préserver une relation à tout prix, mais quelle relation elle souhaite et sur quelles bases.
Ainsi, évoquer le point de non-retour n’est plus un discours émotionnel, mais la conclusion d’un débat politique légitime. Les relations internationales ne se construisent ni sur le déni ni sur la provocation, et ne peuvent prospérer dans un climat de suspicion permanente et de mauvaises intentions. La question essentielle demeure donc de savoir si Paris est réellement capable de revoir son approche et de considérer l’Algérie comme un État pleinement souverain, et non comme un dossier encombrant dans un contexte interne français en crise, ni comme l’ombre d’un passé colonial dont la fin n’a pas encore été pleinement assumée.
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