Nation

Les relations entre l’Algérie et la France : d’une crise structurelle à une solution structurelle

Contribution de Halim Benattallah

  • 123
  • 8:31 Min

Halim Benattallah, ancien ambassadeur


À première vue, tenter de rapprocher la position renouvelatrice adoptée par le Canada face à l’hégémonie néocoloniale de son puissant voisin américain et la position plus ancienne de l’Algérie vis-à-vis de la France peut sembler une entreprise analytique risquée. Pourtant, la logique souverainiste qui gouverne l’approche des deux pays mérite qu’on les compare, selon une grille réaliste reposant sur deux données essentielles :

Il s’agit d’une comparaison réaliste, d’abord, parce qu’il s’agit d’un pays développé et d’un pays en développement, différents par leurs caractéristiques politiques et géographiques, et qui font face, chacun à leur manière, à l’agressivité de deux grandes puissances considérées comme des espaces exclusifs d’influence. Elle est également réaliste parce que la vigilance politique observée au Canada au début du XXIe siècle rappelle celle exprimée par l’Algérie en 1974, lorsqu’elle a appelé à une alternative au système instauré par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette problématique géopolitique reste actuelle, tant au niveau mondial que régional.


Transition et rupture

Le discours prononcé par le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos le 20 janvier contient un contenu stratégique d’une grande importance. Dans le contexte de relations historiques d’extrême dépendance — allant jusqu’à la subordination — de la part du Canada, ce discours constitue une réponse souveraine à l’agressivité du grand voisin qui utilise l’interdépendance économique comme outil de soumission.

Mark Carney a expliqué comment le Canada entend se libérer de l’emprise d’un voisin à tendance impérialiste, présentant une réponse rapide et soigneusement étudiée pour contrer une attaque néocoloniale. Il a considéré que le retour à l’ancien système n’est qu’un désir nostalgique, affirmant que « la nostalgie n’est pas une stratégie ». Ainsi, il a choisi une trajectoire de transition-rupture vers un système multipolaire basé sur l’arbitrage des intérêts mutuels plutôt que sur des relations de soumission imposées par la menace militaire ou la coercition hybride. Il s’agit de souveraineté dans le domaine de la défense, et du passage d’un rôle de victime à celui d’acteur : « Celui qui n’est pas à la table est au menu », a-t-il dit.

Pendant ce temps, un certain nombre de pays déclarent leur allégeance à un président américain instable, au point que certains sénateurs se demandent publiquement de « sa santé mentale ». Frustré de ne pas avoir été pris en compte pour le prix Nobel de la paix — frustration exprimée dans une lettre adressée à la Première ministre du Danemark — il a cherché à fabriquer un « outil » symbolique sous l’étiquette d’une entreprise commerciale nommée « Conseil de la paix ». Mais cette entité, impossible à classer dans les registres de la communauté internationale, ne survivra pas à son propriétaire : c’est une illusion.


Pendant que les Européens expriment leur inquiétude face à l’érosion de la protection néocoloniale américaine, le Canada est passé à l’action. Il s’est rapidement tourné vers la Chine pour construire de nouveaux partenariats, brisant ainsi un tabou : pour lui, la Chine n’est pas une menace, mais un partenaire commercial. Le Mexique a également suivi cette voie, face à la domination agressive de l’Amérique de Trump.


Quel lien avec les relations algéro-françaises ?

Je me contenterai de mentionner deux caractéristiques qui peuvent constituer un point commun initial entre la problématique américaine-canadienne et la problématique algérienne-française.


Une crise structurelle

La première caractéristique : alors que la brutalité néocoloniale américaine envers le Canada s’est développée en quelques mois seulement, entraînant une réaction inverse immédiate depuis Davos, le champ des relations entre la France et l’Algérie (en particulier la France institutionnelle) s’est transformé en un champ de mines entre États, qu’il est impossible d’aborder sans reculer.

Ces dernières années, des déviations politiques extrêmement graves se sont manifestées : la France a dépassé le seuil du « casus belli » au niveau géopolitique. Il s’agit de provocations majeures. Elle est passée à une politique de sanctions, imposant des conditions explicites ou implicites dans plusieurs dossiers, et a instauré une politique de mise sous étroite surveillance humaine, enfermant les relations bilatérales dans un « cercueil » de manœuvres politiques internes interminables. Ses jeux politiques dans la région du Maghreb sont tout aussi dangereux, et constituent un facteur menaçant la sécurité de toute la région.


Deux facteurs nouveaux ont récemment contribué à aggraver la méfiance dans la politique étrangère française envers l’Algérie : d’une part, l’infiltration des lobbies sionistes au sein des institutions françaises, des élites, du système de valeurs et même dans la manière de penser de l’institution au pouvoir ; il faut rappeler que ces lobbies se sont réunis sur le sol français avec une entité séparatiste factice dépourvue de toute réalité. D’autre part, la prise du Front national comme « boussole de référence » dans l’orientation des positions. Ces orientations sont durables et non conjoncturelles.

Après des actions aussi graves, il devient impensable que la France consente à un quelconque compromis diplomatique susceptible de reconstruire la confiance, du moins dans sa configuration politique actuelle, et peut-être future. Elle a effectivement réduit l’espace du dialogue à son minimum. Elle est allée si loin que toute négociation diplomatique ne pourra effacer cette page. Et si des négociations avaient lieu, la France chercherait à consolider l’état de fait et à négocier des gains supplémentaires, tels que la renégociation de l’accord de 1968 (ce qui est, selon moi, non négociable), l’obtention de nouveaux contrats dans le secteur de l’énergie (au profit de Total) et l’expansion de sa présence dans le commerce en général.


Dans cette perspective, la stratégie canadienne de regain de souveraineté stratégique mérite une étude approfondie. À l’instar du Canada, l’avenir ne peut être qu’une décision souveraine algérienne, non négociable, consistant en un repositionnement stratégique calme, dans un contexte international où la France est devenue un acteur secondaire sur la scène mondiale. Sur le plan de la vision stratégique, le Premier ministre canadien avait raison lorsqu’il a dit : « la nostalgie n’est pas une stratégie », et l’émotion est une dimension affective que l’adversaire peut anticiper.

La seconde caractéristique est que les signes d’un glissement vers une méfiance structurelle n’ont pas disparu ces dernières années. Cependant, l’espoir d’un redressement positif, capable de remettre les choses en ordre, est resté vivant.


Dans une contribution intitulée « Des relations qui ont besoin d’un réajustement », publiée dans le journal Liberté le 24 octobre 2021, j’ai expliqué comment la France poussait continuellement à faire pencher la balance en sa faveur par des « coups politiques » successifs. J’ai insisté sur le fait que « reprendre le dialogue ne sera pas facile, en raison du brouillage des cartes dû à un mélange explosif de rapprochements mémoriels, de lacunes historiques et de préjugés idéologiques (…) ».

Le 9 février 2023, dans une autre contribution publiée dans Le Soir d’Algérie, j’ai écrit : « Les prochaines provocations viendront de France (…) et de Paris viendront les (fausses) signaux de “repentance” diplomatique pour reprendre le cours des affaires comme si de rien n’était (…) Mais la France qui attaque l’Algérie un jour et propose la réconciliation le lendemain n’est pas un partenaire fiable (et ne diffère pas, à cet égard, des États-Unis sous Trump) ». J’ai conclu : « Compte tenu des nouvelles orientations géostratégiques, je considère que la France n’est plus utile à l’Algérie ».


La solution structurelle

Il aurait été préférable que les faits contredisent ces appréciations personnelles. Mais les sommets de tension répétés de façon excessive ont malheureusement atteint le stade de crise structurelle. Le dernier reportage télévisé diffusé par une chaîne publique française constitue une nouvelle attaque directe, réalisée avec la participation active du représentant du président de la République française. En s’impliquant dans cette affaire, l’ambassadeur de France s’est exclu lui-même et s’est tiré une balle dans le pied. La France est devenue sans tête, et il ne reste des relations entre les deux pays que des débris.

Dans une certaine mesure, l’adoption par le Canada d’un nouveau parcours constitue une source importante de leçons concernant une stratégie de transition basée sur la rupture avec un grand voisin dont la structure profonde est marquée par un sentiment de supériorité enraciné.

La question essentielle reste : dans quelle direction aller ? Les lois naturelles universelles peuvent fournir un indice significatif.

Depuis la fin du XXe siècle, il est bien connu en géostratégie que le soleil ne se lève plus à l’Ouest ; l’horloge cosmique a retrouvé son cycle naturel. Dans les plans de construction, les architectes privilégient généralement l’orientation vers le sud pour bénéficier au maximum de l’ensoleillement, sans pour autant négliger l’ouest afin de maintenir un équilibre thermique global. Il en va de même au niveau géostratégique.

Dans les pays du Sud, la dynamique générale tend vers une logique Sud–Sud. L’Algérie est un pays du Sud et possède un solide capital dans l’espace Sud–Sud–Est. À mon avis, c’est précisément dans cet espace géopolitique que résident ses capacités de croissance et de leadership. Si l’Algérie réoriente sa boussole vers l’axe Afrique–Asie, elle ouvrira de larges perspectives de coopération et d’affaires. Grâce à cette crise, les lois universelles commencent à s’aligner sur les exigences de l’État et les aspirations profondes de la nation. Lorsque le cercle sera complet, la voie se révélera d’elle-même.


En conclusion, et avec du recul, la France rend service à l’Algérie sur le long terme. Une crise prolongée ne fera que consolider l’équilibre des forces en faveur de l’Algérie et en définir les aboutissants. Le système de violence politique et diplomatique exercé par la France se réduira rapidement à son minimum. Quant aux instruments d’influence bilatérale qu’elle utilise, ils sont limités, parfois étroits du point de vue de l’intérêt de l’État, et peuvent même produire des résultats contraires sur le plan diplomatique. Dans ce climat hostile, un nouveau sentiment de conscience algérienne se forge.

L’Algérie, grâce à sa capacité de résilience, possède un stock de cartes gagnantes, des mécanismes d’influence et des alternatives dont « la France institutionnelle » manque. Et si la France mise sur ce qu’elle appelle une solidarité supposée de ses partenaires européens, elle se trompe profondément, car ces partenaires n’y trouveront aucun intérêt réel.

Le compte à rebours vers le moment de vérité a-t-il commencé ? Ce qui est certain, c’est que le facteur temps long joue en faveur de l’Algérie.