L’ancien président Liamine Zeroual a été inhumé dans la discrétion, comme s’il ne souhaitait pas que ses funérailles perturbent l’agenda officiel de l’État ni le quotidien des Algériens qui ont vécu son mandat. Lui qui fut moudjahid, ministre de la Défense et président de la République durant l’une des périodes les plus difficiles qu’ait connues l’Algérie.
Avec sa disparition, l’Algérie ne perd pas seulement un homme qui a participé à la lutte de libération puis à l’édification nationale, mais elle risque aussi de perdre un véritable archive vivant de moments historiques, politiques, de souvenirs et de témoignages accumulés au fil d’un long parcours riche en événements. D’autant que la tradition de rédaction de mémoires chez les responsables algériens, contrairement à leurs homologues dans d’autres pays, reste peu ancrée : beaucoup s’en vont sans laisser de témoignages écrits.
Bien que les élites politiques et sécuritaires algériennes privilégient le silence — peut-être par sagesse propre à la génération de la Révolution, par souci d’éviter la polémique, ou en raison de la sensibilité des dossiers et des conflits qu’elles ont connus —, on ne peut qu’espérer que l’ancien président Liamine Zeroual ait laissé des écrits. Qu’il n’emporte pas avec lui ses secrets, comme tant d’autres figures avant lui : Bouteflika, Chadli, Ben Bella, Boudiaf, Mehri, Benkhedda, Taleb Ibrahimi, Gaïd Salah et bien d’autres, partis sans laisser, pour la plupart, ni mémoires, ni témoignages exploitables par les générations futures et les historiens, alors même qu’ils furent des acteurs et témoins de moments cruciaux de l’histoire de l’Algérie.
Cette génération, à laquelle appartient Liamine Zeroual, détient un trésor historique inestimable fait d’événements et de positions introuvables dans les livres d’histoire, aujourd’hui menacés d’oubli. Ces récits sont restés enfouis, non transmis, faute d’avoir été consignés dans les archives — par négligence, indifférence, crainte de susciter des controverses ou de heurter certaines sensibilités. Pourtant, les Algériens, les chercheurs et les historiens sont en quête de ces témoignages vivants pour mieux établir la vérité historique et purifier certains épisodes des altérations qui leur ont été attachées, notamment par ce que l’écrivain et moudjahid Rachid Boudjedra appelle les « violeurs de l’histoire », qu’il accuse d’avoir contribué à déformer la mémoire nationale et à embellir l’image de la colonisation française.
Il est important d’insister sur ce point, car une autre machine, plus puissante encore que le travail des historiens, est à l’œuvre — une machine qui dépasse la simple propagande. Elle se manifeste par le retour en force de ce que l’historien Benjamin Stora qualifie d’« esprit colonial », porté par des cercles influents en France, héritiers de la nostalgie de « l’Algérie française ». À travers une offensive idéologique et parfois raciste, ces courants tentent d’imposer une lecture biaisée de l’histoire et de falsifier les faits liés à la Révolution algérienne.
Face à cela, il est difficile pour les nouvelles générations de résister en l’absence de témoignages écrits de ceux qui ont façonné l’histoire du pays. Ces hommes n’appartiennent pas seulement à eux-mêmes, mais à toute la nation : ils sont les repères qui éclairent le chemin collectif.
Dans ce contexte, marqué par l’essor de l’intelligence artificielle capable d’influencer la perception de la vérité et de réécrire les récits, un reproche — peut-être le seul — peut être adressé à cette génération : son renoncement à l’écriture.
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