Actualité

Warda Baïliche décrypte l’impact secret de l'IA sur la campagne électorale

Dans un entretien accordé à El Khabar.

  • 375
  • 7:30 Min

En sa qualité de chercheuse, formatrice et auteure spécialisée dans le domaine de l’intelligence artificielle, la Franco-Algérienne Warda Baïliche livre une analyse approfondie des usages de l’IA dans les campagnes électorales. Dans cet entretien accordé à El Khabar, l’auteure de l’ouvrage L’Humain à l’ère de l’IA décrypte les mécanismes psychologiques qui influencent les électeurs face aux contenus générés par l’IA, tout en mettant en lumière les opportunités, les limites, les risques et les illusions que cette technologie fait naître dans l’arène politique contempora.

L’intelligence artificielle est-elle en train de transformer les campagnes électorales ?

Oui, indéniablement. L’intelligence artificielle transforme déjà les campagnes électorales, mais il faut bien comprendre la nature de cette transformation.

Elle ne transforme pas seulement les affiches, les slogans ou les textes. Elle transforme la vitesse, le volume, la personnalisation et parfois même la manière dont un candidat entre en relation avec les citoyens.

Avant, une campagne reposait essentiellement sur une équipe, un message, un territoire et une stratégie de terrain. Aujourd’hui, l’IA permet d’accélérer la production de contenus, d’analyser les attentes d’un électorat, de tester plusieurs formulations, de créer des visuels, de rédiger des discours, de segmenter les publics et d’optimiser la communication.

Mais la vraie question n’est pas seulement : que permet l’IA ?


La vraie question est : que devient la démocratie quand la communication politique devient automatisable, personnalisable et parfois indiscernable ?

Mon analyse est la suivante : l’IA peut enrichir le débat public si elle aide à mieux expliquer, mieux traduire, mieux rendre accessibles les programmes. Mais elle peut aussi l’appauvrir si elle transforme la politique en simple ingénierie de l’attention.

Le risque serait que le citoyen ne soit plus considéré comme une conscience libre à éclairer, mais comme une cible comportementale à influencer.

Quels sont les principaux usages de l’IA dans une campagne électorale ?

Ils sont déjà nombreux.

Le premier usage concerne la création de contenus : affiches, slogans, textes de campagne, discours, publications pour les réseaux sociaux, scripts vidéo, traductions ou adaptations du message selon les publics.

Le deuxième usage est l’analyse. L’IA peut aider à comprendre les préoccupations des citoyens, à repérer les sujets qui émergent, à analyser les réactions en ligne, les commentaires, les tendances et les attentes d’un territoire.

Le troisième usage est la personnalisation de la communication. Un même message peut être adapté à différents publics : les jeunes, les femmes, les entrepreneurs, les étudiants, les agriculteurs, les habitants d’une région ou encore la diaspora.

Le quatrième usage concerne l’organisation interne de la campagne : préparer des réunions, synthétiser des documents, structurer un programme, anticiper des questions, coordonner des équipes ou assurer une veille médiatique.

Enfin, il existe des usages plus sensibles, comme les chatbots, les agents conversationnels ou les outils automatisés de mobilisation numérique.

Ces usages ne sont pas problématiques en soi. L’IA peut aider à rendre une campagne plus claire, plus accessible et mieux organisée. Mais elle devient préoccupante lorsqu’elle sert à créer de l’illusion, de la fausse proximité, de la manipulation ou de la désinformation.

Pour moi, l’IA doit rester un outil au service de la clarté démocratique. Elle doit aider à mieux expliquer, mieux structurer et mieux informer, sans jamais remplacer la sincérité du message politique ni le discernement du citoyen.

On a constaté un recours important à l’intelligence artificielle par les candidats pour la conception d’affiches et la rédaction des textes. Dans quelle mesure un candidat peut-il tirer profit des services offerts par cette technologie ?

Concernant les affiches de campagne et les textes politiques, il est évident que de nombreux candidats ont eu recours à l’intelligence artificielle, de manière plus ou moins visible. Cela ne me choque pas en soi. Il faut savoir vivre avec son temps : l’IA est désormais un outil de création, de formulation et de professionnalisation de la communication politique.

Un candidat peut en tirer un réel bénéfice : gagner du temps, clarifier son message, améliorer ses supports, rendre son programme plus lisible et produire des contenus mieux adaptés aux différents publics. Pour des candidats qui disposent de moyens limités, l’IA peut même démocratiser l’accès à une communication plus structurée et plus qualitative.

Mais comme tout outil puissant, elle exige du discernement. Certaines affiches, lorsqu’elles sont mal calibrées, trop artificielles, trop retouchées ou visuellement incohérentes, peuvent prêter à confusion. Au lieu de renforcer la crédibilité du candidat, elles peuvent installer le doute.

L’enjeu est donc de bien l’utiliser. Elle doit servir le message, jamais le remplacer. Elle peut élever une campagne lorsqu’elle apporte de la clarté, de l’esthétique et de la pédagogie. Elle peut aussi la fragiliser lorsqu’elle donne l’impression d’une communication fabriquée, déconnectée du réel ou sans véritable incarnation.

À mes yeux, le bon usage de l’IA en politique repose sur cinq exigences : justesse, authenticité, cohérence, transparence et responsabilité.

Peut-on aller encore plus loin dans l’utilisation de l’intelligence artificielle, notamment en recourant à des agents d’IA personnalisés et programmés pour accomplir des missions de communication, de propagande ou de mobilisation électorale ?

Oui, techniquement, c’est déjà possible. Les agents d’IA peuvent analyser l’opinion, produire des messages ciblés, répondre aux citoyens, adapter les éléments de langage et amplifier une stratégie de communication.

Dans le contexte des élections algériennes, le recours à ce type d’usage avancé reste encore discret.

L’usage observé semble davantage concentré sur la production de contenus : affiches, textes, slogans, visuels. C’est une évolution logique, qui reflète l’intégration progressive de ces outils dans les standards professionnels actuels.

Si cette limite s'expliquait jusqu'ici par le verrou sémantique du dialecte local (Darja), l'émergence d'IA souveraines et ancrées culturellement, à l'image de la plateforme algérienne Nojoom.AI et de son modèle AQL-42B, montre que ces barrières technologiques sont en train de sauter.

L'accès à des outils maîtrisant nativement nos spécificités linguistiques va très vite démocratiser ces campagnes de précision.

C’est précisément là que se situe la vraie ligne de vigilance. Le danger surgit lorsque l’IA ne sert plus à organiser ou clarifier une parole politique, mais à simuler une adhésion, fabriquer une proximité artificielle, orienter une perception ou troubler le discernement du citoyen.

L’exemple américain de 2024 est, à ce titre, particulièrement parlant : lors de la primaire démocrate du New Hampshire, un appel automatisé utilisant une voix générée par IA imitant Joe Biden a incité des électeurs à ne pas voter. Ce n’était plus de la communication augmentée, mais une manipulation directe de l’autorité.

C’est exactement ce basculement qu’il faut anticiper et éviter.

L’IA peut accompagner une campagne. Elle ne doit pas devenir une infrastructure invisible d’influence. En politique, la modernité ne vaut que si elle reste adossée à une exigence absolue de transparence, de loyauté et de responsabilité démocratique.

L’IA peut-elle influencer le vote des citoyens ?

Oui, l’IA peut influencer le vote, mais elle le fait avec une discrétion presque invisible, en touchant à ce que nous avons de plus intime : notre perception du monde.

Son véritable pouvoir n'est pas de dicter un choix de manière frontale, mais de réécrire silencieusement l’histoire que nous nous racontons. Elle n'impose rien, elle se glisse dans l’ombre de nos doutes, nourrit nos espoirs secrets, amplifie nos colères enfouies et façonne l'architecture même de nos pensées.

L’influence moderne ne s'exprime plus à travers la force d'un grand discours partagé sur la place publique, unissant ou divisant les hommes au grand jour. Elle s'est fragmentée en milliards de murmures solitaires. Grâce aux algorithmes de précision, l’IA isole l’électeur, lui tendant un miroir déformant où chaque image, chaque rumeur et chaque contenu émotionnel sont calibrés pour résonner avec ses propres faiblesses. Ce n'est plus de la persuasion, c'est une capture de l'attention et de l'âme collective, transformant le grand débat démocratique en une multitude de solitudes manipulées.

C’est ici que se joue le véritable drame de notre époque, un enjeu qui dépasse la simple technique pour toucher à la dignité humaine. La démocratie ne repose pas uniquement sur le geste mécanique de déposer un bulletin dans une urne. Elle vit de la clarté des esprits. Un citoyen libre n’est pas seulement celui qui exerce son droit de vote, c’est une conscience souveraine qui comprend les forces cachées qui tentent de sculpter son jugement. Voler la vérité à un peuple, c'est lui retirer la maîtrise de son destin.

Si l'intelligence artificielle est utilisée pour enfermer les hommes dans le labyrinthe de leurs propres préjugés et briser le socle commun de la vérité, elle précipitera le déclin de nos libertés.

Mais si nous l'élevons au rang d'outil de transmission, si elle sert à éclairer la complexité du monde, à vulgariser le savoir et à rendre l'information universellement accessible, alors elle participera à la grandeur de la démocratie. Le choix ne dépendra jamais des machines, mais du sursaut de notre propre responsabilité et de notre exigence absolue de transparence.  

Enfin, j'ai une grande confiance dans la maturité de nos concitoyens, qui ont démontré à maintes reprises, au fil de l'histoire, leur capacité à distinguer la vérité de la désinformation lorsque des enjeux déterminants sont en jeu. »