Dès que le premier rayon de lumière a traversé l’objectif d’une caméra rudimentaire, l’Algérie était déjà là, telle une héroïne silencieuse attendant son entrée sur la scène du cinéma mondial.
Elle n’était pas qu’un simple décor de tournage. Elle était une mosaïque de lumière et d’ombre, un laboratoire visuel unique où se mêlaient les traditions de l’Orient, le mystère du désert et la blancheur des villes méditerranéennes. À travers les époques, les archives cinématographiques racontent ainsi comment les caméras ont sillonné l’Algérie, laissant derrière elles un héritage fait d’images et de scènes devenues mémorables.
Les premières lueurs… quand les frères Lumière contemplaient la Méditerranée
Imaginez la scène : nous sommes en décembre 1896. Un an seulement après l’invention du cinéma, le jeune opérateur Alexandre Promio, envoyé par les frères Lumière, arrive au port d’Alger avec la technologie la plus fascinante de l’époque.
Dans les rues de Bab Azzoun et sur la place du Gouvernement, il filme les premières séquences cinématographiques de l’histoire du pays. Ces courtes images muettes ne sont pas de simples documents à valeur documentaire : elles constituent les « premiers battements » du cœur cinématographique algérien.
Des films comme La Prière du muezzin et Le Marché arabe ne cherchent pas le spectaculaire ni le drame. Ils captent plutôt la poésie enfouie dans la vie quotidienne, annonçant que cette terre deviendrait une source d’inspiration durable pour les caméras.
L’Algérie, nouvelle destination des films de Charlot
L’Algérie a longtemps suscité l’intérêt de Charlie Chaplin, qui l’appréciait énormément. Après son retour d’un voyage dans le pays, entrepris à la suite de l’annulation d’une visite au Japon, l’idée d’y tourner un nouveau film continuait de lui trotter dans la tête.
Alf Reeves, directeur des studios de Chaplin et son homme d’affaires, en témoigna en révélant l’existence d’un scénario dont l’action devait se dérouler en Algérie. Chaplin devait y incarner un cheikh arabe souhaitant échanger les neiges du Klondike, dans le nord du Canada, contre les sables brûlants de l’Algérie, dans une opération de troc destinée à apporter un peu de fraîcheur dans un registre burlesque.
Le projet ne verra toutefois jamais le jour. Chaplin choisira finalement la Grande-Bretagne pour son nouveau film, intitulé London 14.
L’admiration de Chaplin pour l’Algérie alla même jusqu’à lui faire envisager le pays comme base pour la production de l’ensemble de ses films.
Le journaliste américain Oviatt McConnell l’évoqua dans un article publié en mai 1931 dans le New York World-Telegram, sous le titre : « Chaplin, avec une fortune de cinq millions de dollars, va abandonner Hollywood pour l’Algérie ».
Selon l’article, qui s’appuyait sur les déclarations de Carlisle Robinson, secrétaire de Chaplin à New York, son représentant personnel et agent de presse à l’hôtel Taft, Chaplin se préparait alors à commencer le tournage de nouvelles scènes en Algérie. Il était, selon son entourage, lassé d’Hollywood, mais n’envisageait pas pour autant de prendre sa retraite.
Le journaliste Richard McMillan, qui deviendra par la suite l’un des grands correspondants de guerre de la Seconde Guerre mondiale, évoqua également dans son ouvrage Twenty Angels over Rome: The Story of the Fall of Fascist Italy une visite de Chaplin à Bou Saâda en compagnie de Rex Ingram.
Ce dernier, de son vrai nom Reginald Ingram Montgomery Hitchcock, était un réalisateur américain d’origine irlandaise. Lors de cette visite, il aurait proposé à McMillan de jouer un rôle dans un film alors en préparation.
Dans le même contexte, la presse évoqua à plusieurs reprises les projets de Chaplin en Algérie. En avril 1931, le Daily Chronicle rapportait son intention de transférer en Algérie une partie des équipements et du matériel de son studio hollywoodien, afin d’y produire des films sur l’autre rive de l’Atlantique.
Le quotidien, cité par L’Écho d’Alger, indiquait également que Charlie Chaplin avait décidé de produire son nouveau film en Algérie. Son représentant, Robinson, aurait quitté l’Angleterre pour les États-Unis afin d’étudier la possibilité de transférer l’ensemble du studio hollywoodien de Chaplin vers l’autre côté de l’Atlantique.
La Casbah sous les projecteurs : quand les ruelles sont devenues une icône
Il est impossible de parler du cinéma en Algérie sans évoquer Pépé le Moko, réalisé en 1937.
Le réalisateur Julien Duvivier avait suffisamment de flair pour comprendre que la Casbah d’Alger n’était pas un simple décor, mais un personnage à part entière.
Ses ruelles étroites, ses escaliers sinueux et ses balcons rapprochés se transforment en un véritable labyrinthe psychologique, incarnant l’esprit de fuite du personnage interprété par Jean Gabin.
À partir de ce moment, la Casbah devient une « star du cinéma » à part entière, une icône qui s’installe durablement dans l’imaginaire visuel mondial.
Des sables chargés de légendes : Hollywood à la rencontre de la magie du désert
Là où les dunes se fondent dans le ciel, le cinéma mondial découvre l’un de ses plus grands studios naturels.
Au cœur du Sahara algérien, notamment à Bou Saâda, Biskra et Tamanrasset, les caméras captent des paysages semblant appartenir à un autre monde.
En 1921, Jacques Feyder s’aventure au cœur du Hoggar pour tourner L’Atlantide, transformant les montagnes du Tassili en un royaume mythique et perdu.
Plus tard, Hollywood déploiera ses moyens pour tourner l’épopée biblique Samson and Delilah, en 1949. Les oasis de Bou Saâda et de Biskra deviennent alors l’antique terre de Canaan, démontrant que les sables algériens peuvent se transformer en décor pour n’importe quelle époque et n’importe quel lieu.
Il faut également citer The Garden of Allah, réalisé en 1936 par Richard Boleslawski et interprété notamment par Marlene Dietrich, dont une partie fut tournée à Biskra.
Quand le Far West américain débarque à Bou Saâda
Parmi les chapitres les plus étonnants de cette histoire figure le tournage, en 1967 à Bou Saâda, du western spaghetti algéro-italien Trois Pistolets contre César.
Imaginez des cow-boys coiffés de larges chapeaux déambulant entre les dunes et les oasis, dans une rencontre surréaliste entre les icônes du Far West américain et les paysages ancestraux du désert africain.
Cette expérience audacieuse démontre à quel point la géographie algérienne peut se prêter à toutes les transformations, au point de tromper l’œil du spectateur et de se glisser dans n’importe quelle identité visuelle.
Du drame existentiel aux tourments de la révolution : des visages internationaux sur la terre du million de martyrs
L’Algérie n’a pas seulement servi de décor aux épopées bibliques ou aux histoires d’amour insolites. Elle a également été le théâtre de profondes interrogations existentielles.
En 1967, le grand réalisateur italien Luchino Visconti vient y tourner des scènes de son adaptation du chef-d’œuvre d’Albert Camus, L’Étranger, avec Marcello Mastroianni dans le rôle principal. Il y transpose l’absurde sous le soleil brûlant de l’Algérie.
À Beni Abbès, son compatriote Bernardo Bertolucci installe les décors de son film poétique Un thé au Sahara, plongeant dans la psychologie de la solitude.
À mesure que la mémoire de la lutte de libération s’impose, d’autres films viennent creuser dans les blessures et la mémoire, à l’image des Portes du soleil, qui évoque la tragédie palestinienne à Oran, ou encore de La Question de Roger Hanin, qui dénonce la barbarie de la torture et dont certaines scènes sont tournées dans des lieux imprégnés de l’esprit de la résistance.
Même Sidi Bel Abbès, fief des régiments, devient un lieu de tournage où l’humour laisse parfois place au drame, comme dans les films de Fernandel, notamment Un de la légion, sorti en 1936, avant que la ville ne se transforme en théâtre de récits plus graves.
Une mémoire de celluloïd : des empreintes indélébiles
La liste est longue et les expériences sont aussi diverses que les paysages algériens.
Les jardins d’El Hamma se transforment en jungle pour Tarzan chez les coupeurs de têtes, en 1963.
Les vestiges romains de Timgad servent de décor aux aventures musclées de Kirk Morris.
Le film Les Confessions les plus douces promène sa caméra à Hydra et à Annaba.
Les Centurions réunit Anthony Quinn, Alain Delon et Claudia Cardinale dans une fresque militaire tournée sur le sol algérien.
Même Golgotha, en 1934, est tourné à Bordj El Kiffan, alors appelé Fort-de-l’Eau, pour créer sa propre vision cinématographique.
Ainsi, depuis les premières images captées par les opérateurs des frères Lumière jusqu’aux grandes productions internationales, l’Algérie n’a cessé d’inspirer le septième art.
Ses villes, ses montagnes, ses oasis, son désert et sa Casbah ont été tour à tour décor, personnage, toile de fond et source d’inspiration.
Une histoire d’amour entre le cinéma et l’Algérie, écrite en lumière sur une pellicule de celluloïd.
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