Une large partie des médias français applique la théorie de la « culture cultivée » du chercheur américain en communication George Gerbner, selon laquelle l’exposition intensive et répétée aux contenus médiatiques contribue progressivement à façonner les perceptions et les convictions des individus concernant la réalité sociale.
Autrement dit, l’influence des médias ne se limite pas à la transmission d’informations, mais peut également s’étendre à l’ancrage de certaines représentations de la société, de la criminalité, de la violence, des minorités et des relations sociales.
Cette orientation a été adoptée récemment par de nombreux médias, ouvertement ou de manière dissimulée, à travers le codage des messages, les insinuations et la « hiérarchisation des priorités » dans le choix des sujets et des programmes, notamment au sein du groupe Bolloré.
Alors que les propriétaires de médias et les « gardiens des portes » éditoriales — selon l’expression du psychologue social allemand Kurt Lewin — pensent avoir réussi à diaboliser les étrangers et à leur imputer tous les maux de la France en multipliant les traitements médiatiques hostiles à leur égard, les conséquences de cette orientation commencent à apparaître sous la forme d’une violence symbolique et physique qui menace la cohésion de l’ensemble de la société et les fondements de l’État.
Ce phénomène s’est manifesté de manière particulièrement claire hier, avec le meurtre par arme à feu d’un musulman et les blessures infligées à cinq autres personnes, dont une fillette, dans la ville de Trappes, en banlieue parisienne. La piste d’un mobile raciste est privilégiée, tandis que le discours politique et médiatique est accusé d’alimenter un climat visant les musulmans et les immigrés.
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir à la nature et à la forme du débat qui domine la scène politique et médiatique, diffusant une importante charge négative à l’égard de l’immigration, de l’islam et de l’identité nationale. Ce discours pousse les individus à adopter spontanément et facilement des positions hostiles, favorisant ainsi l’émergence d’idées et de comportements violents au sein de la société. Les motivations définitives et la responsabilité du suspect restent toutefois tributaires des conclusions de l’enquête judiciaire.
Après ce crime, les condamnations officielles du président français et du ministre de l’Intérieur ne suffisent plus. Elles se transforment en paroles creuses, incapables de réparer la fracture provoquée par le système médiatique de Bolloré et le courant d’extrême droite qui le soutient.
Le crime prend une dimension supplémentaire au regard des caractéristiques de la ville, qui compte une importante population issue de l’immigration ainsi qu’une communauté musulmane bien présente. Certaines des fusillades ont en outre eu lieu à proximité de lieux fréquentés par les habitants, notamment aux abords d’une mosquée.
Dans de telles circonstances, une question plus large mérite d’être posée : que se passe-t-il lorsqu’une communauté religieuse ou une catégorie de la population devient une cible récurrente du discours politique et médiatique, et que des groupes entiers sont présentés comme une menace ou comme la cause des problèmes de la société ? Le danger de ce climat ne réside pas dans le fait que tout discours radical conduise nécessairement à un crime, mais dans le risque qu’il contribue à banaliser la discrimination, à élargir le cercle de la suspicion collective et à affaiblir les barrières morales qui séparent le désaccord politique de l’incitation à la haine contre certaines catégories de la population.
À la lumière des théories des sciences de l’information et de la communication, ce qui se passe en France constitue une conséquence inévitable de la ligne éditoriale de la chaîne CNews, appartenant au groupe Vivendi, lié au milliardaire Vincent Bolloré, ainsi que de celle d’autres médias de son groupe, comme la radio Europe 1.
Les questions de l’immigration, de l’islam, de la sécurité et de l’identité nationale sont devenues des thèmes récurrents et centraux des émissions de débat politique diffusées sur ces médias. Cette orientation a suscité les critiques de journalistes et d’organisations œuvrant pour la liberté de la presse et le pluralisme médiatique. Certains leur reprochent de réduire la diversité des opinions et de privilégier des approches unilatérales.
En juin 2026, l’Autorité française de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, connue sous le sigle Arcom, a adressé une mise en demeure officielle à la chaîne CNews concernant le respect du pluralisme dans l’expression des courants de pensée et des opinions.
Cette décision faisait suite à l’examen d’émissions diffusées en mars 2025. L’autorité avait alors constaté un déséquilibre dans la représentation des points de vue, ainsi que la prédominance de conclusions mettant l’accent sur la menace supposée que représenteraient l’immigration et l’islam pour la société française.
L’autorité avait déjà adressé des observations et des mises en garde à la chaîne concernant des contenus jugés discriminatoires à l’égard de personnes issues de l’immigration ou de confession musulmane.
Selon des observateurs, la question n’est pas d’interdire d’aborder l’immigration, la religion ou la sécurité, qui sont des sujets légitimes dans le débat public, mais de s’interroger sur la manière dont ils sont traités, sur le respect des règles de vérification, d’équilibre et de pluralisme, ainsi que sur la nécessité de distinguer la remise en question des politiques publiques de l’imputation des crises à des communautés entières.
L’un des principaux dysfonctionnements possibles réside dans le passage de la discussion de phénomènes précis, tels que la criminalité, l’extrémisme ou les difficultés d’intégration, à la présentation de l’islam et des musulmans comme un problème en soi. La répétition de cette représentation, notamment dans les émissions fondées sur la confrontation et la polarisation, place les citoyens musulmans et les résidents issus de l’immigration dans une position de défense permanente, même lorsqu’ils n’ont aucun lien avec les faits discutés.
Cette situation est indissociable de la compétition politique en France, où l’immigration, l’identité et la laïcité sont devenues des axes majeurs du discours de la droite et de l’extrême droite, tandis que ces questions occupent une place croissante dans les agendas médiatiques et partisans.
Ce qui se passe en France montre également que l’écart entre la liberté d’expression et la responsabilité politique et médiatique s’est creusé. La liberté d’expression demeure un pilier essentiel des systèmes démocratiques, malgré les réserves exprimées par de nombreux théoriciens à ce sujet. Elle ne dispense toutefois pas les institutions médiatiques de leurs obligations légales et professionnelles, pas plus qu’elle n’exonère les responsables politiques de leur responsabilité quant aux discours qu’ils adressent à la société.
Dans l’attente des conclusions de l’enquête, le drame de Trappes offre l’occasion de poser à nouveau une question fondamentale : la société française peut-elle gérer ses divergences sur l’identité, l’immigration et l’islam sans que ces questions deviennent un facteur menaçant la sécurité de ses citoyens et sa cohésion ?
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