Dans une atmosphère imprégnée de la symbolique et de l’héritage du leader historique Hocine Aït Ahmed, le Front des forces socialistes (FFS) a organisé aujourd’hui, à l’École supérieure d’hôtellerie, le colloque international dédié à son fondateur, « Dda El-Hocine», à l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition, en présence de grandes figures militantes et intellectuelles venues d’Algérie et de l’étranger.
Devant le célèbre portrait de Hocine Aït Ahmed, portant son chèche et posant la main sur la joue dans une posture méditative, les intervenants se sont succédé à la tribune pour retracer le parcours d’un homme exceptionnel qui a marqué les Algériens avant la Révolution, pendant celle-ci et après l’indépendance, choisissant, à toutes ces étapes, d’être « un militant, et seulement un militant », refusant les attributs de la chefferie et du prestige qui le poursuivaient malgré lui.
Un engagement aux côtés des classes populaires
Parmi les interventions marquantes figure celle de l’historien français Benjamin Stora, qui n’a pas caché son admiration pour la personnalité d’Aït Ahmed et pour son rejet de l’élitisme dès ses débuts politiques, préférant s’aligner sur les classes populaires et les partis qui les représentaient à l’époque. Stora a souligné qu’en pleine Seconde Guerre mondiale, Aït Ahmed faisait partie des rares jeunes instruits et cultivés à rejoindre le Parti du peuple algérien et le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques dirigé par Messali Hadj, qu’il considérait comme le plus proche de la base populaire, plutôt que l’Union démocratique du manifeste algérien de Ferhat Abbas, prisée, selon lui, par les élites de l’époque.
L’historien a rappelé qu’Aït Ahmed évoquait dans son ouvrage Mémoires d’un combattant ses débuts et l’impact profond des massacres du 8 mai 1945 sur son itinéraire, expliquant que ces événements avaient constitué une rupture psychologique et politique majeure pour toute sa génération.
Stora a également mis en avant le fait qu’Aït Ahmed devint membre du comité central du parti à seulement vingt-deux ans, signe de la grande confiance dont il jouissait au sein de l’organisation.
Dans ce contexte, il s’est arrêté sur le rapport « Zeddine » rédigé par Hocine Aït Ahmed, qu’il a qualifié de document fondateur ayant préparé la création de l’Organisation spéciale et le passage de l’action politique à la préparation de la lutte armée. Il a aussi évoqué son rôle lors de la crise interne du Parti du peuple, connue sous le nom de « crise berbériste », où Aït Ahmed s’était rangé aux côtés de Messali Hadj bien qu’il soit originaire de Kabylie. Il a enfin abordé l’opération de « la poste d’Oran », soulignant son importance pour réfuter les thèses minimisant le rôle de l’Ouest algérien dans la lutte contre le colonialisme.
Dans son allocution, Stora est revenu sur sa relation personnelle avec Hocine Aït Ahmed, qu’il avait rencontré pour la première fois à la fin des années 1970 à Paris lors d’un débat autour d’un mémorandum sur les droits de l’homme. Il a souligné que Mémoires d’un combattant figurait alors parmi les rares témoignages documentant de l’intérieur l’histoire du mouvement national et la protégeant contre la simplification et la réduction.
Il a ajouté qu’Aït Ahmed est resté fidèle à la mémoire des militants du mouvement national, rappelant un épisode de 2003 où ce dernier lui avait remis un texte à transmettre à Djenina, la fille de Messali Hadj, à l’occasion de la commémoration de sa mère, épouse de Messali et grande militante syndicale, illustrant ainsi l’ouverture d’esprit d’Aït Ahmed à une époque où évoquer Messali Hadj restait sensible en Algérie.
Le poids de la famille et l’éveil de la conscience
Dans une intervention riche et passionnée, l’historien Lahcen Zeghidi a décrit Hocine Aït Ahmed comme fondateur et école à part entière, le qualifiant de mémoire nationale vivante dont les pages continuent d’être lues aujourd’hui.
Il a expliqué que ses revendications essentielles s’articulaient autour de trois axes : l’indépendance nationale, l’expulsion du colonisateur et la construction d’une armée nationale. Il a retracé son environnement familial, indiquant que son père était l’une des figures de la confrérie Rahmaniya en Haute Kabylie, tandis que sa mère descendait d’une lignée prestigieuse, celle de la grande résistante Lalla Fatma N’Soumer.
Zeghidi a affirmé que le parcours d’Aït Ahmed reflète la société algérienne de l’époque : pauvreté, froid, faim et maladies, notamment le paludisme, dont il a réchappé de justesse. Il a ajouté que son enfance fut une école de solidarité et d’entraide, des valeurs qui nourriront plus tard sa conviction que l’unité est une condition essentielle de la réussite. Il a également souligné le rôle de son oncle, opposé au service militaire français, dans son initiation aux principes du mouvement national, ainsi que son engagement précoce au sein du Parti du peuple durant ses études secondaires. Sa participation au congrès des Amis du Manifeste en 1945 fut un tournant décisif, surtout après les massacres de mai de la même année.
Il est à noter que Zeghidi et Stora, coprésidents de la commission mixte algéro-française des historiens, ont choisi le silence lorsqu’ils ont été interrogés sur les travaux de cette commission dans le contexte de la crise politique entre les deux pays, préférant ne pas aborder des sujets susceptibles de détourner l’attention de l’objet du colloque.
De son côté, l’historien Amar Mohand Amer s’est concentré sur le tournant radical de la pensée d’Aït Ahmed après les massacres de 1945, affirmant que le défunt avait compris que le mouvement national avait atteint ses limites et que le système électoral sous domination coloniale n’était plus une solution. Il a alors adopté l’option de la lutte armée, comme en témoigne son rapport « Zeddine ».
Il est également revenu sur l’opération de la poste d’Oran, estimant qu’elle ne visait pas seulement à financer l’Organisation spéciale, mais portait aussi une forte dimension symbolique, le centre postal représentant l’un des symboles majeurs de la domination coloniale et des inégalités sociales, où circulaient des fonds profitant aux colons au détriment des Algériens.
Un diplomate d’exception
Avant la session des historiens, le vétéran de la politique tunisienne Mustapha Ben Jaafar a prononcé une allocution dans laquelle il est revenu sur la philosophie de lutte et de diplomatie d’Aït Ahmed, le considérant comme l’un des plus grands leaders du mouvement national maghrébin, une figure rare ayant su allier combat anticolonial, démocratie et défense des droits de l’homme.
Ben Jaafar a expliqué qu’Aït Ahmed était convaincu que la lutte armée, bien que nécessaire, ne suffisait pas à elle seule à obtenir l’indépendance, et devait être accompagnée d’une action diplomatique visant à internationaliser la cause algérienne. Dans cette optique, son départ pour Le Caire en 1952 fut un choix stratégique, l’Égypte de Gamal Abdel Nasser étant alors un centre des mouvements de libération. Il y fonda le premier bureau du Front de libération nationale pour faire entendre la voix de l’Algérie sur la scène internationale.
Il a souligné qu’Aït Ahmed avait compris très tôt que le colonialisme ne reposait pas uniquement sur l’occupation militaire, mais aussi sur la négation de la légitimité et de l’humanité du peuple colonisé, ce qui imposait une bataille parallèle fondée sur le droit et la légalité internationale. Il ne s’est pas contenté de slogans révolutionnaires, mais a adapté son discours aux concepts modernes, formulant clairement le droit du peuple algérien à l’autodétermination, ce qui contribua à l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour de l’ONU en 1956.
Après l’indépendance, Aït Ahmed s’est retrouvé confronté à la question de la transformation de la légitimité révolutionnaire en légitimité démocratique, choisissant la voie la plus difficile à une époque où la démocratie n’était pas une priorité. Selon Ben Jaafar, la création du FFS ne résultait pas d’une lutte pour le pouvoir, mais d’une conviction intellectuelle profonde en faveur du pluralisme politique. Durant la décennie noire, il continua à défendre la primauté de la solution politique et œuvra pour un consensus national, concrétisé par la plateforme de Sant’Egidio en 1995.
Ben Jaafar a également mis en lumière le rôle d’Aït Ahmed au sein de l’Internationale socialiste, qui lui offrit un espace d’influence plus large, rappelant parmi ses thèses majeures l’idée que la lutte peut se poursuivre même en l’absence d’État, une notion qui a inspiré notamment les militants de la cause palestinienne. Il a enfin évoqué ses positions constantes en faveur de la Palestine, son soutien à la création d’un État sur les frontières de 1967 et son rejet de l’occupation, soulignant que son opposition en Algérie ne l’a jamais empêché de soutenir la position officielle du pays sur cette question.
La transmission historique
Dans la vaste salle ayant accueilli le colloque, une forte présence de jeunes a été remarquée aux côtés d’amis du défunt, parmi lesquels le militant des droits de l’homme Mustapha Bouchachi, invité à intervenir. À ce propos, Youcef Aouchiche, premier secrétaire du FFS, a déclaré que la commémoration de cette date s’inscrivait dans le devoir de transmission historique. Il a précisé qu’il ne s’agissait ni d’un simple travail d’archivage ni d’une commémoration formelle, mais d’un acte porteur de dimensions politiques et morales claires.
Selon lui, rappeler le parcours d’Aït Ahmed constitue un moment de conscience et de responsabilité vis-à-vis de l’histoire, avec tout ce qu’elle comporte de significations nationales et militantes, et impose une confrontation directe avec les tentatives de falsification de la mémoire nationale et de vidage de l’histoire de sa substance idéologique, nationale et politique.
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