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« La criminalisation du colonialisme empêche une “guerre de la mémoire” entre l’Algérie et la France »

La députée française écologiste Sabrina Sebaihi estime que la criminalisation du colonialisme est un passage nécessaire pour apaiser les tensions mémorielles entre l’Algérie et la France

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Interview réalisée par : Mohamed Sidoummou

Sabrina Sebaihi, députée française du courant écologiste (Les Verts), estime que la criminalisation du colonialisme peut constituer une porte d’entrée politique et morale pour réajuster la relation entre l’Algérie et la France, face aux tentatives de l’extrême droite d’imposer une lecture revancharde du passé. Dans cet entretien accordé à El Khabar lors de sa récente visite en Algérie, Sebaihi affirme que les relations entre les deux pays ne se résument ni aux crises conjoncturelles ni au tumulte des polémiques politiques, appelant à tirer profit de l’accalmie actuelle pour reconstruire la confiance sur de nouvelles bases.

Vous vous rendez fréquemment en Algérie ces derniers mois dans le cadre du soutien aux efforts de la diplomatie parlementaire. Votre présence cette fois-ci répond-elle au même objectif ou recouvre-t-elle d’autres raisons ?

J’ai toujours pensé que lorsque les relations entre les gouvernements, pour une raison ou une autre, sont bloquées, entravées ou gelées, les parlementaires ont un rôle à jouer afin de garantir le maintien de canaux de dialogue de haut niveau entre nos deux pays. Le renforcement des relations entre les peuples, les questions de mémoire, de culture et de jeunesse sont les axes que je cherche à explorer à chaque visite en Algérie, c’est-à-dire une relation d’amitié fondée sur l’égalité.

Nous avons noté que vous avez été reçue par le président de l’Assemblée populaire nationale, Ibrahim Boughali. Pouvez-vous nous éclairer sur le contenu des discussions que vous avez eues avec lui ?

L’ensemble des questions liées à la relation bilatérale entre nos deux pays a été abordé. Il est important que des échanges approfondis se poursuivent au plus haut niveau, y compris dans le domaine sécuritaire. Il s’agissait d’un échange constructif autour de la diplomatie parlementaire, du sort de notre concitoyen Christophe Gleizes, ainsi que de la lutte commune contre le changement climatique.

Votre visite en Algérie coïncide avec l’adoption à l’unanimité par l’Assemblée populaire nationale d’un projet de loi criminalisant le colonialisme français dans le pays. Que pensez-vous de cette initiative ?

En tant que députée au Parlement français, je m’abstiens de commenter les textes adoptés par mes collègues algériens. Toutefois, ce que je constate, c’est que ce texte a été adopté à l’unanimité, dépassant les clivages partisans. Cela conforte mon analyse de ce dossier, fondée sur l’idée qu’il faut avant tout établir une relation basée sur la vérité historique des crimes liés au colonialisme, avant de pouvoir rétablir une relation à la hauteur de la richesse des liens entre nos deux peuples. Oui, le colonialisme français, comme toutes les formes de colonialisme, a commis d’horribles crimes contre l’humanité ; il a même constitué un déni de l’humanité elle-même. La France est un grand pays, et elle le sera encore davantage sur la scène des nations lorsqu’elle reconnaîtra ce passé. Le président Macron a ouvert la voie lorsqu’il a parlé pour la première fois de crimes contre l’humanité, avant d’être pourchassé par la droite et l’extrême droite, qui imposent aujourd’hui un agenda revanchard et nauséabond à l’égard des Algériens.

Puisque vous évoquez l’extrême droite, craignez-vous que cette loi ne provoque des réactions ou n’attise une “guerre des mémoires” de la part de ce courant qui rejette l’idée d’excuses et de réparations ?

C’est précisément par la législation et par la reconnaissance des faits établis par les historiens que nous pouvons éviter une “guerre des mémoires”. De toute façon, le temps finira par faire son œuvre, quoi qu’en dise l’extrême droite. Il ne s’agit absolument pas d’insulter la France, mais au contraire d’être en cohérence avec son histoire.

Comment percevez-vous la situation actuelle des relations entre l’Algérie et la France dans le contexte de cette crise persistante ?

Je disais qu’elle ne pouvait pas être pire, mais à chaque fois, il semble que la situation se dégrade davantage. Néanmoins, je constate que depuis le départ de Bruno Retailleau, qui avait instrumentalisé cette question à des fins politiques indignes, une certaine accalmie est revenue, ce qui peut être propice au dialogue. Les deux pays ont besoin l’un de l’autre ; il est nécessaire de regarder clairement le passé, de le reconnaître, et en même temps de se tourner vers l’avenir.