Au milieu de l’escalade militaire rapide entre les États-Unis et l’entité sioniste, d’une part, et l’Iran d’autre part, les pays du Golfe arabe se retrouvent soudainement au cœur d’une confrontation qu’ils n’ont pas choisie, mais dont ils supportent une grande partie des conséquences.
La guerre, qui a commencé sous le slogan de freiner l’influence iranienne — voire de changer le régime à Téhéran — s’est rapidement transformée en un test difficile pour le système de sécurité régionale qui, pendant des décennies, reposait sur le parapluie américain.
Dans plusieurs capitales du Golfe, un sentiment croissant se développe selon lequel l’administration du président américain Donald Trump a poussé la région vers une confrontation avec l’Iran sans disposer d’un plan clair pour protéger ses alliés ni d’une issue politique à la guerre.
Dans ce contexte, le chercheur américain Mark Lynch, professeur de science politique à l’Université George Washington, estime dans une analyse publiée dans le magazine Foreign Policy que la confiance des pays du Golfe dans les garanties de sécurité américaines s’est nettement érodée ces dernières années.
Les attaques ayant visé les installations pétrolières saoudiennes en 2019 ont constitué un tournant, révélant les limites de la dissuasion américaine lorsque Washington n’a pas apporté de réponse décisive. Le même sentiment s’est reproduit plus tard avec les attaques de drones contre Abou Dhabi, renforçant chez les dirigeants du Golfe la conviction que le parapluie sécuritaire sur lequel ils s’appuyaient depuis des décennies n’était plus aussi solide qu’auparavant.
Selon Lynch, cette prise de conscience a poussé plusieurs capitales du Golfe à réévaluer leurs politiques régionales. En 2023, l’Arabie saoudite et l’Iran ont rétabli leurs relations diplomatiques dans une démarche visant à réduire les tensions et à ouvrir des canaux de communication directs, afin d’éviter d’être entraînés dans des conflits régionaux plus vastes.
Cependant, l’éclatement de la guerre actuelle a ramené la région à une logique de confrontation et placé les pays du Golfe dans une position délicate : ils sont des alliés traditionnels de Washington, mais ne souhaitent pas que leurs territoires deviennent un champ de bataille entre grandes puissances, surtout face à l’impression croissante que les décisions de guerre ont été prises à Washington et à Tel-Aviv, tandis que les pays de la région en subissent les conséquences.
Du point de vue iranien, la bataille actuelle apparaît existentielle. Avec l’intensification des pressions militaires menées par Washington et Tel-Aviv, Téhéran tend à élargir la confrontation plutôt qu’à la limiter à son territoire.
L’analyse de Lynch indique que l’Iran a adopté une stratégie d’usure fondée sur l’utilisation de drones et de missiles à faible coût pour cibler ou menacer plusieurs États du Golfe, dont les Émirats arabes unis et Bahreïn. Le message principal de ces attaques n’est pas seulement militaire, mais aussi politique : montrer la fragilité de la sécurité régionale et les limites de la protection américaine.
Cette stratégie est également liée à des calculs économiques mondiaux : la simple menace de fermer le détroit d’Ormuz ou de cibler des installations énergétiques a suffi à accroître les tensions et à faire monter les prix mondiaux. Certaines compagnies maritimes ont commencé à éviter la région, tandis que des installations vitales dans le Golfe ont temporairement suspendu leurs opérations par mesure de précaution.
En revanche, selon de nombreux analystes, les paris américains sur un changement de régime en Iran restent entourés d’une grande incertitude. Les milieux militaires et stratégiques soulignent que compter uniquement sur des frappes aériennes pour renverser un régime enraciné depuis plus de quatre décennies demeure irréaliste. De plus, l’opposition iranienne reste divisée et aucun alternatif politique clair capable de rassembler un consensus interne n’a émergé en cas de vide du pouvoir.
Cette incertitude suscite une inquiétude particulière dans les pays du Golfe, non seulement à propos de la guerre actuelle, mais aussi de ce qui pourrait se produire après. Le scénario d’un effondrement de l’État iranien pourrait ouvrir la voie à un vaste chaos régional, et tout vide politique en Iran pourrait entraîner des vagues d’instabilité sécuritaire ou économique dont les effets atteindraient profondément le Golfe.
À la lumière de ces éléments, les États-Unis semblent confrontés à un dilemme stratégique complexe. Renverser le régime iranien — si tel est l’objectif final — nécessiterait une campagne militaire longue et coûteuse, voire une intervention terrestre de grande ampleur, option qui ne bénéficie pas d’un soutien clair au sein même des États-Unis.
À l’inverse, la poursuite de la guerre sous sa forme actuelle pourrait se transformer en un conflit d’usure prolongé sans victoire décisive pour aucune des parties.
Certains analystes estiment ainsi que ce qui se déroule aujourd’hui pourrait marquer le début de l’effritement du système régional que les États-Unis ont construit au Moyen-Orient pendant des décennies. Une guerre censée contenir l’Iran pourrait aboutir au résultat inverse : affaiblir l’influence américaine et pousser ses alliés traditionnels à reconsidérer leurs relations stratégiques.
Tout cela ouvre la possibilité d’une reconfiguration de l’ordre régional au Moyen-Orient. La guerre actuelle ne menace pas seulement la stabilité sécuritaire, mais pourrait également redessiner les alliances politiques. Si la confiance dans le parapluie sécuritaire américain continue de diminuer, les pays du Golfe pourraient se retrouver contraints de diversifier leurs partenariats stratégiques et de rechercher de nouveaux équilibres dans une région dont les équations changent à une vitesse sans précédent.
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