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Les Émirats paient le prix de leurs ingérences

L’élargissement du rejet des politiques d’Abou Dhabi à l’intérieur du pays

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Au cours des dernières années, les Émirats arabes unis sont passés d’un État reconnu pour son focus sur l’économie, l’ouverture et l’investissement à un acteur régional actif dans des dossiers extrêmement complexes, s’étendant du Yémen à la Corne de l’Afrique, de la Libye au Soudan et au Sahel, voire jusqu’en Europe. Cette transformation a conféré à Abou Dhabi une présence sans précédent, mais en contrepartie, elle a fait du pays un nom controversé sur le plan arabe et international, dans un contexte de questionnements croissants sur la nature de ce rôle et ses répercussions sur l’image et la position du pays.

Dernière manifestation de ce rôle controversé, mais pas la dernière, le Yémen illustre cette dynamique. Les Émirats se sont retrouvés dans une position délicate au sein de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre les Houthis, visant à rétablir la légitimité après la prise de Sanaa par le groupe. Toutefois, le déroulement de la guerre a révélé des divergences de vision, notamment concernant le Sud du Yémen et le soutien d’Abou Dhabi à des forces locales aux tendances séparatistes, en particulier le Conseil de transition sud-yéménite. Ce différend avec Riyad a ouvert la voie à des tensions politiques et soulevé des questions sur le dépassement, par Abou Dhabi, de ce que certains considèrent comme des « lignes rouges » saoudiennes concernant l’unité et l’avenir politique du Yémen, menaçant la sécurité nationale saoudienne.

En Somalie, le nom de la société DP World (« Ports mondiaux de Dubaï »), dont le président du conseil d’administration a été impliqué dans le scandale Epstein, a été associé à la gestion des ports et à des accords suscitant des controverses internes sur la souveraineté et le rôle émirati sur le « territoire somalien ». La rivalité régionale dans la Corne de l’Afrique a également conduit à un repositionnement des Émirats après des tensions avec le gouvernement fédéral, notamment à la suite de l’évasion d’Aidrous Al-Zubaidi, président du Conseil de transition sud-yéménite, de la Somalie via le Yémen sans informer Mogadiscio, ce qui a accéléré la fin des accords de coopération militaire et économique et poussé Abou Dhabi au retrait du pays.

Au Soudan, les Émirats n’ont pas été absents du conflit opposant l’armée régulière, dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, à la milice du Rapid Support Forces (RSF) dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo. Des accusations médiatiques et diplomatiques, ainsi que des rapports d’ONG et d’organisations internationales, ont imputé aux Émirats un soutien aux forces du RSF accusées de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité à Al-Fashir. Abou Dhabi dément ces accusations, mais la répétition de son nom dans le contexte du conflit contribue à renforcer l’image d’un État impliqué dans des conflits ouverts, notamment dans une région déjà fragile politiquement.

En Libye, les Émirats ont soutenu le camp du général à la retraite Khalifa Haftar, contrôlant l’est du pays, face au gouvernement reconnu internationalement. Progressivement, cette zone est devenue un relais pour les opérations émiraties au Soudan et au Sahel. Malgré le changement ultérieur des rapports de force, l’implication émiratie a fait partie intégrante de la réalité du partage d’influence dans le pays.

À Djibouti, un litige important a éclaté autour des concessions portuaires, aboutissant à un différend juridique international avec des sociétés émiraties. Bien que le dossier ait pris un aspect commercial, il reflète la sensibilité des petits États face à l’influence économique extérieure.

Les relations avec l’Algérie ne sont pas au mieux et s’acheminent rapidement vers plus de tensions, voire une rupture, en raison des alignements régionaux et du soutien d’Abou Dhabi aux positions du Maroc hostiles à l’Algérie. Les Émirats sont également accusés d’attiser la situation au Sahel via des réseaux d’influence indirects, visant à affaiblir l’Algérie et à fragiliser ses frontières, en particulier après le refus algérien d’ingérences émiraties dans ses affaires internes. La décision d’annuler l’accord sur les services aériens entre les deux pays témoigne de l’ampleur du différend. Le rôle émirati ne se limite pas à attiser les tensions et à soutenir des entités parallèles pour ses intérêts politiques et économiques ; selon certains rapports médiatiques, il s’étend aussi au financement de campagnes en Europe visant ce que Dubaï qualifie de lutte contre l’islam politique. Un sondage publié par l’institut français Ifop sur les musulmans en France a provoqué des critiques après la révélation que le financement du sondage était lié à une campagne supposée soutenue par des acteurs émiratis, cherchant à influencer l’opinion publique vis-à-vis des groupes islamiques et des musulmans en Europe.

En somme, les Émirats, qui ont travaillé pendant des décennies à promouvoir leur image comme centre de stabilité financière et touristique, voient cette image se fissurer, associée à des conflits sanglants, à des accusations d’ingérence dans les affaires internes et à un alignement avec l’entité sioniste dans plusieurs conflits et guerres de la région arabe, notamment en Palestine.

La poursuite des débats sur leur rôle régional pourrait conduire à un isolement progressif et à l’érosion du capital de soft power sur lequel repose leur succès économique. Cela pourrait avoir des répercussions à l’intérieur même du pays, face à la multiplication des critiques sur les politiques régionales, notamment leurs relations avec l'entité sioniste et leur implication dans les crises régionales, affectant négativement tout ce qui est lié à l’image des Émirats.