À l’heure où les débats se multiplient en Europe autour des questions de discrimination, de discours de haine et d’intégration, la lutte contre la haine et les discriminations visant les musulmans s’impose comme l’un des dossiers politiques et des droits humains auxquels les institutions de l’Union européenne accordent une attention croissante.
Alors que plusieurs rapports européens font état d’une hausse des actes de discrimination et de racisme visant les musulmans dans plusieurs États membres, la Commission européenne s’emploie à développer des politiques et des mécanismes destinés à promouvoir l’égalité, à soutenir les victimes et à lutter contre les discours de haine antimusulmans, tout en veillant à préserver l’équilibre entre la protection des droits fondamentaux et la liberté d’expression.
Dans cet entretien accordé à El Khabar, Mme Marion Lalisse, coordinatrice de la Commission européenne chargée de la lutte contre la haine et les discriminations visant les musulmans, revient sur le bilan de son action depuis sa prise de fonction, les principaux défis auxquels l’Union européenne est confrontée sur ce dossier, ainsi que sur le rôle de la législation européenne, des réseaux sociaux et de la société civile.
Elle évoque également les efforts déployés pour renforcer la confiance entre les institutions européennes et les citoyens musulmans et pour élaborer des politiques plus inclusives afin de lutter contre toutes les formes de racisme et de discrimination visant les musulmans.
Entretien réalisé par Abdelhakim Guemmaz
Quel bilan tirez-vous de votre mission depuis votre nomination comme coordinatrice européenne chargée de la lutte contre la haine et la discrimination à l'égard des musulmans?
Depuis ma nomination en 2023 comme coordinatrice de la Commission européenne, en charge de la lutte contre la haine envers les musulmans, nous avons parcouru beaucoup de chemin.
Tout d’abord, la Commission européenne a mis en place une coordination étroite avec les états européens et les organisations internationales avec trois réunions annuelles de coordinateurs, envoyés et ambassadeurs en 2024, 2025 et 2026. Ces réunions importantes ont permis de partager des informations sur la situation en Europe mais aussi de discuter de bonnes pratiques à répliquer. Nous avons également renforcé le dialogue avec des homologues et collègues canadiens, australiens, néozélandais et américains.
De la même sorte, la lutte contre la haine envers les musulmans est maintenant un sujet fréquemment abordé dans des réunions de haut niveau, du conseil ou du parlement, sous notre impulsion.
Le dialogue avec la société civile y compris le monde académique a été un point clé de mon mandat. J’ai organisé de nombreuses consultations générales ou des réunions de travail plus spécifiques comme sur le rapport « Être musulman dans l’UE » de l’agence des droits fondamentaux de l’UE. Les partenaires associatifs et autres acteurs non gouvernementaux impliqués dans ce domaine ont bien accueillis les bénéfices de ce réseau et le partage d’informations.
Nous avons aussi renforcé le financement pour les initiatives de la société civile et des autorités avec des enveloppes dédiées à la lutte contre la haine envers les musulmans.
Comment définissez-vous l'islamophobie ou la haine des musulmans dans le contexte européen actuel ?
La haine ou le racisme envers les musulmans sont considérés comme une forme de racisme qui affecte non seulement les personnes musulmanes mais également les personnes qui sont perçues comme musulmanes mais qui peuvent être d’une autre religion ou conviction. Ces personnes peuvent être la cible d’hostilité, de violence, de discrimination, d’intolérance religieuse ou d’exclusion qui se manifestent aussi bien au niveau interpersonnel ou structurel. Comme dans d’autres formes de racisme, on parle d’un processus qui tend à réduire une population extrêmement diverse en une identité perçue comme unique, dotée de caractéristiques généralement perçues comme négatives. La haine ou le racisme antimusulman peut également avoir des conséquences sur des institutions, des bâtiments comme les mosquées ou les lieux de sépultures identifiés comme musulmans.
Observez-vous une augmentation des actes de haine et de discrimination visant les musulmans dans l'Union européenne ?
Il est difficile de quantifier précisément les actes de haine et la discrimination envers les musulmans pour plusieurs raisons. Par exemple, les personnes affectées vont rarement rapporter les incidents aux instances officielles ou associatives. Il est aussi difficile de comparer des pays à un autre, ou de documenter les augmentations. Parfois, les données sur le racisme ou sur les actes antireligieux ne sont pas suffisamment divisées en sous catégories.
Néanmoins, le rapport de l’agence des droits fondamentaux de l’UE publié en 2024 montre une hausse générale alarmante du racisme, des discriminations et du harcèlement antimusulmans dans tous les domaines de la vie par rapport aux résultats de 2016. Par exemple, presque la moitié des musulmans sondés (47%) ont fait face à de la discrimination raciale et de harcèlement dans leur quotidien pendant les cinq années précédant le sondage. Cela représente une forte augmentation par rapport à 2016 (39%).
Ce même rapport indique que seulement 6 % des musulmans interrogés se sentant discriminés durant les 12 mois précédent le sondage, avaient déclaré l’incident ou enregistré une plainte.
Au niveau national, plusieurs États membres publient des données officielles, généralement sous-estimées, qui montrent souvent des augmentations. La société civile fait également un travail important à ce niveau. Quand il est documenté en ligne, le discours de haine envers les musulmans peut être parmi les plus importants en volume.
Quels sont les pays ou les secteurs où les discriminations apparaissent les plus préoccupantes ?
Même si les discriminations sont présentes dans de nombreux domaines, les pourcentages les plus élevés sont observés dans les domaines du logement, de la recherche d’emploi et dans le monde du travail en général, comme montrés par le rapport de 2024 de l’agence des droits fondamentaux de l’UE. Les discriminations lors de contrôles de police sont également souvent mentionnées. Les femmes portant des vêtements perçus comme religieux sont particulièrement exposées à de la discrimination lors de leur recherche d’emploi.
Quel rôle jouent les réseaux sociaux et certains mouvements populistes ou d'extrême droite dans la diffusion des discours de haine antimusulmans ?
Les réseaux sociaux sont pour beaucoup devenus des incubateurs et des accélérateurs des discours antimusulmans en Europe comme dans d’autres parties du monde. Ces discours sont souvent instrumentalisés par divers acteurs y compris des acteurs politiques. Ces narratifs sont très imbriqués avec la xénophobie, la haine envers les migrants, envers les personnes afrodescendantes ou d’origine moyen-orientale et nord-africaine. Les conflits aux Moyen-Orient augmentent la polarisation en ligne. On peut parler de radicalisation en ligne de certains criminels comme dans le cas de l’acte terroriste qui a couté la vie d’Hichem Miraoui tué par balle par son voisin en France. Les médias sociaux sont aussi un moyen de diffuser du contenu illicite comme dans le cas du meurtre d’Aboubakar Cissé, poignardé alors qu’il priait dans une mosquée en France.
Les discours de haine en ligne peuvent donner une impression de normalisation et d’impunité.
C’est pourquoi la Commission européenne a mis par exemple en place le règlement européen sur les services numériques (DSA), qui impose aux plateformes de retirer promptement tout contenu illicite incitant à la haine, y compris envers les musulmans. Les utilisateurs qui font face a du contenu haineux peuvent faire appel aux signaleurs de confiance, qui sont des entités spéciales mentionnées dans le DSA. Ces experts peuvent notifier les contenus illicites en ligne, tels que les discours de haine ou les contenus à caractère terroriste aux plateformes en ligne. Pour les réseaux sociaux les plus importants tels que Facebook, Instagram ou TikTok, le DSA leur impose d’effectuer une analyse des risques systémiques liés à l’usage de leurs services tels que la diffusion de contenus illicites ou tout effet négatif contre les droits fondamentaux et de prendre des mesures appropriées afin d’atténuer ces risques.
Quels sont les principaux outils dont dispose aujourd'hui l'Union européenne pour lutter contre la haine antimusulmane?
La Commission européenne soutient et coordonne les efforts des 27 États membres en matière de lutte contre la haine envers les musulmans. Elle soutient la société civile et des acteurs institutionnels, en particulier en finançant des initiatives de lutte contre la haine envers les musulmans. La Commission s’assure que l’ensemble de ses politiques intègre la lutte contre la haine envers les musulmans comme la lutte contre d’autres formes de racisme.
Nous promouvons l’adoption de plans d’actions nationaux contre le racisme qui couvrent la haine ou le racisme envers les musulmans.
A travers la fonction de coordinatrice pour la lutte contre la haine envers les musulmans, la Commission favorise un échange d’informations en Europe sur le sujet, une prise de conscience et contribue activement à une coalition globale contre le phénomène.
Comment la stratégie européenne de lutte contre le racisme intègre-t-elle la question de la discrimination envers les musulmans?
La stratégie contre le racisme considère que la haine envers les musulmans est une des formes de racisme. D’après cette ambitieuse stratégie pour la période 2026-2030, toutes les formes de racisme doivent être combattues sur un même pied d’égalité. Outre des mesures générales contre le racisme, la stratégie propose de soutenir les efforts des États membres et d’autres acteurs pour élaborer une définition de travail non contraignante de la haine ou du racisme envers les musulmans. Par ailleurs, la stratégie annonce une nouvelle étude sur ce phénomène qui devrait aboutir en 2028. Enfin, la stratégie mentionne que la Commission va poursuivre la coordination entre divers acteurs sur le sujet comme nous l’avons fait avec des réunions annuelles avec les États membres ou acteurs internationaux, mais aussi avec des réunions où la société civile a pu interagir et informer les acteurs institutionnels.
Existe-t-il des écarts importants entre les États membres dans la mise en œuvre de ces politiques?
Les États membres jouissent d’une certaine liberté dans la façon dont ils mettent en œuvre ces politiques mais la Commission les accompagne dans la formulation de leurs politiques avec des outils adaptés. L’apprentissage par les pairs est également une excellente méthode pour encourager les états à prendre exemple sur leurs homologues.
Certains États membres pensent être moins concernés car leur communauté musulmane est plus petite en nombre et en pourcentage. Même si les plans d’action doivent être adaptés au contexte national, les études montrent que la haine ou le racisme antimusulman peut exister même en l’absence d’une grande communauté musulmane. La prise de conscience est un pas important, qui est de plus en plus franchi par les états et les administrations.
Chaque État membre peut mettre en avant de bonnes pratiques dans un domaine ou dans un autre, que ce soit dans des mécanismes de consultations de la communauté musulmane, dans la documentation de la haine envers les musulmans dans la vraie vie comme en ligne, dans le vivre-ensemble ou dans des adaptations pour les lieux de sépultures pour ne nommer que quelques exemples. Il est important que ces initiatives perdurent et soient répliquées, au niveau national, européen et international.
La Commission a un partenariat de longue date avec la coalition des villes européennes contre le racisme (ECCAR) qui permet également d’adresser les différentes formes de racisme, y compris la haine envers les musulmans, à l’échelle des villes.
De plus, la Commission organise un prix des capitales européennes de l'inclusion et de la diversité récompensant les villes, villages et régions qui promeuvent activement l'égalité, l'intégration et la diversité.
Comment la Commission européenne travaille-t-elle avec les gouvernements nationaux pour harmoniser les réponses ?
La Commission favorise les rencontres entre représentants des états. Par exemple, fin 2023, la Commission a coorganisé avec le ministère de l’intérieur des Pays-Bas une réunion des ministères et services ayant des mandats similaires.
De même, les États membres de l’UE et la Commission européenne mettent régulièrement le sujet à l’ordre du jour dans divers format, pour discuter par exemple de la définition du phénomène, des données ou des mesures de lutte contre la haine en ligne.
La Commission encourage également les États membres à mettre en œuvre les recommandations et les engagements pris au niveau international au sein des Nations unies, du Conseil de l’Europe ou de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe.
Comment concilier la lutte contre les discours de haine et la protection de la liberté d'expression?
La lutte contre la haine envers les musulmans est parfois perçue à tort comme une façon de limiter la liberté d’expression, en particulier en ce qui concerne la critique des religions. Il existe une décision-cadre sur la lutte contre certaines formes et manifestations de racisme et de xénophobie dont l’objectif est de s'assurer que certaines manifestations graves de racisme et de xénophobie soient punies par des peines criminelles efficaces, proportionnées et dissuasives dans toute l'Union européenne. Cette décision-cadre couvre en particulier l’incitation à la haine sur des critères religieux.
Les programmes éducatifs européens accordent-ils une place suffisante à ces enjeux?
L’éducation reste un secteur clé pour adresser mais aussi prévenir la haine et le racisme envers les musulmans. C’est pourquoi la Commission a décidé de financer un programme mis en œuvre par l’UNESCO pour lutter contre le racisme en général et plusieurs formes en particulier (racisme envers les personnes noires, musulmanes, asiatiques, Roms et antisémitisme). Ce programme permettra de doter les systèmes éducatifs européens des ressources nécessaires et de renforcer leur capacité à lutter efficacement contre le racisme dans et par l’éducation, en promouvant une culture de paix et de non-discrimination, la citoyenneté mondiale et la valorisation de la diversité culturelle par le biais de l’éducation.
Comment lutter contre les discriminations multiples qui touchent certaines femmes musulmanes, notamment sur le marché du travail?
En 2024, la Commission a publié un rapport préparé par un réseau indépendant d’experts. Ce rapport, intitulé « le Cadre légal du combat contre la haine envers les musulmans dans l’UE», documente la jurisprudence, y compris en ce qui concerne les femmes musulmanes dans le monde du travail. Cet état des lieux est important.
En 2024, avec le réseau Equinet, j’ai rassemblé les organismes de promotion de l’égalité dans les États membres afin de discuter des discriminations envers les musulmans et en particulier, celles envers les femmes musulmanes.
Un des enseignements clés a été qu’un grand nombre de juridictions nationales et internationales acceptent l’argument de la neutralité qui peut avoir des conséquences sur les femmes musulmanes travaillant dans le secteur public ou privé. Dans ce contexte, même si le contentieux stratégique peut être utile, de nombreux participants ont proposé d’encourager des employeurs à trouver des solutions innovantes et volontaires d’aménagements raisonnables : cela peut être utile a des personnes pratiquant une religion, mais également d’autres groupes avec des contraintes similaires. Cela peut s’appliquer par exemple aux restrictions alimentaires, un lieu de prière ou de méditation ou le besoin d’horaires de travail flexibles.
Dans ce même esprit, la Commission a mis en place une plateforme de l’UE des chartes de la diversité qui permet d’aider les organisations du secteur public et privé à concevoir et mettre en œuvre des politiques efficaces de diversité et d'inclusion.
Enfin.. Comment renforcer la confiance entre les institutions européennes et les citoyens musulmans?
Diverses études démontrent un problème de confiance des citoyens musulmans envers les instances et autorités nationales en charge de l’enregistrement des crimes de haine ou de cas de discriminations envers les musulmans. Un grand nombre semble penser que porter plainte n’aura pas de conséquences.
Cependant, selon la dernière étude de l’agence des droits fondamentaux de l’UE, les musulmans d'Europe affichent une confiance globalement forte envers les institutions démocratiques et le système judiciaire, malgré des expériences répandues de discrimination et de racisme.
À ma connaissance, il n’y a pas d’étude concernant la confiance des citoyens musulmans envers les institutions européennes. À mon sens, il est important de poursuivre les efforts des instituions européennes pour lutter contre la haine envers les musulmans pour montrer que cette expérience est bien prise en compte. Comme l’a démontré notre récente réunion de coordination de mai 2026, il est crucial de renforcer la participation active de citoyens musulmans aux initiatives locales, nationales et européennes, en se focalisant en particulier sur la jeunesse.
Les institutions européennes et en particulier la Commission offrent de nombreuses opportunités aux concitoyens musulmans de participer activement à la construction du projet européen. Par exemple, tous les citoyens sont invités à participer à des consultations pour la préparation de stratégies et pour la mise en œuvre de nombreuses initiatives. C’est une chance à saisir pour faire entendre la voix de tous et toutes.
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