La fiction télévisée algérienne n’est plus cet invité timide sur les écrans comme elle l’était il y a quelques années. Elle est aujourd’hui devenue un acteur important dans le paysage audiovisuel local, surtout durant la saison du Ramadan, qui s’est transformée en rendez-vous annuel marqué par une forte intensification des productions et une concurrence accrue pour l’audience et la publicité.
Entre l’augmentation quantitative qui place le téléspectateur devant des dizaines d’œuvres en une seule saison et les tentatives d’améliorer la qualité au niveau de l’image, de la réalisation et du jeu d’acteur, une question essentielle s’impose : assistons-nous aux prémices d’une véritable industrie dramatique, ou simplement à une dynamique circonstancielle liée à une saison exceptionnelle ?
Entre optimisme prudent et critiques franches, les avis de plusieurs acteurs et observateurs du domaine artistique se croisent autour de la réalité du drame algérien et de ses perspectives dans le monde arabe.
Le téléspectateur a besoin de séries toute l’année
Le scénariste, producteur et critique culturel Tayeb Touhami estime que la quantité dans la production dramatique est importante, car l’accumulation d’expériences finit par produire des œuvres plus mûres. Cependant, la quantité seule ne suffit pas pour fonder une industrie dramatique durable.
Selon lui, se limiter au mois de Ramadan pour concentrer la production ne mène pas à une véritable industrie, car les téléspectateurs ont besoin de séries tout au long de l’année.
Touhami souligne que la plupart des productions dramatiques en Algérie reposent principalement sur les financements publicitaires durant le Ramadan. Ce système oblige souvent les producteurs exécutifs à commencer le tournage seulement quelques mois avant le mois sacré, ce qui nuit à la qualité des œuvres, qui souffrent souvent de précipitation, d’erreurs dans les scénarios et de dialogues faibles.
Il estime que pour bâtir une véritable industrie dramatique, il est nécessaire de voir émerger de véritables producteurs disposant de capacités financières pour produire des séries pouvant être commercialisées et diffusées sur différentes chaînes de télévision, comme c’est le cas dans plusieurs pays arabes ayant une longue tradition dans ce domaine.
Selon lui, la fiction algérienne reste, à l’image de nombreuses productions arabes, une production saisonnière liée au Ramadan, ce qui nuit au processus de production qui devrait être continu.
Malgré cela, Touhami souligne une évolution importante : la diversité des thèmes abordés, souvent liés aux questions sociales, ainsi que l’apparition cette année d’une fiction historique fantastique, avec la série « Fatima », diffusée sur la chaîne Samira TV, ce qui constitue selon lui un développement notable dans la nature des sujets abordés.
Il note également que la fiction algérienne connaît un développement en termes d’audience sur les réseaux sociaux, non seulement au niveau national mais aussi dans l’espace maghrébin. Cela représente un indicateur positif qui devrait être exploité pour pénétrer d’autres marchés régionaux comme la Tunisie ou la Libye, notamment à travers des productions communes, comme cela a été tenté avec l’Égypte dans la série « Hasla fi Cairo ».
Selon Touhami, la diffusion de la fiction algérienne dans le monde arabe dépend de plusieurs facteurs : le développement de coproductions arabes, la création d’histoires capables d’intéresser un public arabe plus large et l’amélioration de la qualité artistique et narrative des scénarios.
Il estime toutefois que la darija algérienne reste un obstacle à la diffusion arabe de ces œuvres, ce qui nécessite un recours au doublage vers différents dialectes arabes dans le cadre d’une stratégie d’expansion.
Touhami insiste également sur un problème central : l’absence de continuité dans la production, qui reste liée au Ramadan. Selon lui, cette continuité est essentielle pour développer la fiction locale avant même de penser à son exportation.
Il cite l’exemple des coproductions syro-libanaises, qui ont réussi à s’imposer dans le monde arabe grâce à une stratégie de production durable.
Il souligne aussi que les dialogues dans les scénarios restent l’un des points faibles de la fiction algérienne et nécessitent un travail important pour atteindre un niveau artistique plus mature.
Pour lui, rivaliser aujourd’hui avec les productions égyptiennes, syriennes ou libanaises reste difficile, car le niveau local reste encore éloigné du niveau arabe en matière d’idées, d’écriture scénaristique et de marketing.
La réconciliation des Algériens avec leur fiction est déjà un succès
Le critique artistique Adel Mohsen estime que la scène dramatique algérienne, notamment pendant le Ramadan, a connu d’importantes transformations au cours des dix dernières années.
Alors qu’auparavant le téléspectateur algérien n’avait accès qu’à une ou deux séries par saison, l’apparition des chaînes privées et les changements dans la législation audiovisuelle ont entraîné une multiplication des productions, dépassant aujourd’hui une vingtaine d’œuvres par saison, entre drames sociaux et comédies.
Ce développement quantitatif s’est accompagné d’une amélioration qualitative, notamment sur le plan technique. Cette évolution est liée à l’expérience accumulée par les techniciens algériens ainsi qu’à l’arrivée de diplômés d’instituts spécialisés dans l’audiovisuel et les arts.
Ces nouveaux professionnels ont contribué à améliorer la qualité de l’image, du son, de la réalisation et du jeu d’acteur, ainsi que les domaines liés à la musique, aux décors et aux accessoires.
Selon Mohsen, la majorité des œuvres produites aujourd’hui reposent sur des idées, des décors et des thématiques algériens, souvent inspirés de la société ou de l’histoire nationale. Le genre dominant reste le drame social, bien que d’autres genres commencent à apparaître.
Par exemple : la série « At-Tabi‘a » (diffusée sur Ennahar TV) explore le genre du fantastique et de l’horreur, la série « Fatima » aborde le drame historique, d’autres productions explorent le thriller, la comédie ou la fantasy, comme « 11.11 ».
Ces œuvres abordent souvent les problèmes sociaux des Algériens et introduisent de nouveaux types de personnages, notamment des héros complexes ou “personnages gris”, qui possèdent des contradictions et des faiblesses humaines.
Cependant, Mohsen estime que l’écriture dramatique reste confrontée à un défi majeur, car malgré certaines avancées, la qualité des scénarios n’a pas encore atteint le niveau souhaité.
Il souligne aussi que l’amélioration technique a permis de mieux mettre en valeur le talent des acteurs algériens, qui souffraient auparavant de moyens techniques limités.
Un autre changement notable concerne les décors : alors qu’autrefois les tournages se faisaient souvent dans des maisons louées ou des lieux réels peu adaptés, certains producteurs construisent aujourd’hui des décors spécialement conçus pour le tournage, notamment dans la commune d’El Achour à Alger.
Selon lui, ces évolutions constituent des signes encourageants pour la formation progressive d’une fiction algérienne structurée.
Mohsen insiste enfin sur un point important : la réconciliation du public algérien avec les séries nationales est déjà une réussite en soi, comme le montrent les taux d’audience élevés enregistrés chaque année.
Une véritable industrie dramatique nécessite encore du temps
De son côté, l’observateur culturel Khaled Bentoubal estime que la fiction est un marché stratégique, mais seulement lorsque l’on dispose de textes solides et d’un système de production organisé fonctionnant toute l’année.
Selon lui, ces deux éléments — qualité et organisation industrielle — restent encore insuffisants en Algérie. C’est pourquoi il estime qu’il est prématuré de parler d’une véritable industrie dramatique.
Il souligne également l’absence de stratégie claire pour distribuer les séries algériennes sur les chaînes arabes ou sur les plateformes numériques.
Pour Bentoubal, la fiction algérienne reste largement absente du paysage artistique arabe parce qu’elle demeure saisonnière et locale, contrairement aux productions égyptiennes, syriennes ou du Golfe.
Il pointe aussi un problème majeur : la dépendance au financement public ou aux sponsors, qui limite parfois la créativité et marginalise le rôle artistique du réalisateur.
Enfin, il conclut que la fiction algérienne pourrait rivaliser avec la production égyptienne si plusieurs conditions étaient réunies — qualité, innovation et organisation industrielle — mais atteindre le niveau de diffusion populaire des séries égyptiennes ou syriennes nécessitera beaucoup de temps pour construire une industrie complète et compétitive.
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