Economie

De la crise au renouveau : le secteur du textile et du cuir se réinvente

Des investissements privés redessinent la carte du secteur du textile et du cuir, tandis que « Getex » atteint une large autosuffisance

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L’industrie du textile, du cuir et de la chaussure en Algérie incarne aujourd’hui une trajectoire économique marquée par une profonde mutation, passant d’une longue période de recul à une phase de relance ambitieuse. Cette évolution traduit une volonté nationale affirmée de redonner à un secteur stratégique la place qu’il occupait autrefois sur la scène régionale, notamment durant les années 1970 et 1980, en tant que pilier de l’activité industrielle et de l’emploi.

Le secteur a connu de profondes mutations à partir des années 1990. La libéralisation du commerce a entraîné une forte baisse de la production locale, dépassant 70 % dans certaines branches, la fermeture de dizaines d’unités industrielles relevant des groupes publics, une hausse importante de la facture des importations, ainsi qu’une fuite des compétences et des savoir-faire techniques. Toutefois, cette tendance s’est inversée de manière radicale avec l’adoption d’une nouvelle vision économique fondée sur la stratégie de substitution aux importations comme levier de souveraineté économique, la relance de l’industrie nationale en tant que moteur de création de richesse, et la transformation des défis en opportunités pour l’intégration des jeunes et des femmes sur le marché du travail.

Les signes du renouveau se manifestent à travers des performances notables en matière de production et de couverture du marché. Le groupe Getex a réalisé un bond qualitatif en couvrant près d’un quart du marché national global, atteignant l’autosuffisance pour les besoins des corps constitués, couvrant entre 30 % et 50 % du marché des vêtements pour femmes et enfants avec une qualité compétitive, enregistrant un taux élevé d’autosuffisance dans le cuir et produisant environ 3 millions de paires de chaussures par an.

Cette dynamique a été soutenue par d’importants investissements visant la modernisation des machines et des équipements, la création d’un Centre national d’excellence de formation à Bouira, spécialisé dans les métiers du textile et du cuir, ainsi que la qualification de plus de 5 000 techniciens et professionnels par an à travers des programmes de formation avancés. Le dynamisme du secteur privé s’est également illustré par l’essor de plus de 3 000 ateliers de petite et moyenne taille à travers le territoire national, avec une concentration de l’activité dans des pôles traditionnels tels que Tlemcen (chaussures de luxe), Médéa, Bordj Bou Arreridj, Sétif et Ghardaïa. Cette expansion a permis la création de plus de 50 000 emplois directs au cours des trois dernières années, à laquelle s’ajoute la création du complexe algéro-turc du textile Tayal en décembre 2013 dans la zone industrielle de Sidi Khettab à Relizane.

Il convient de rappeler que la holding Getex, fondée en février 2015 avec un capital dépassant 10 milliards de dinars et employant plus de 8 000 travailleurs, regroupe cinq filiales spécialisées dans les textiles, l’habillement et le cuir. Elle constitue le noyau central de la stratégie de relance de ce secteur stratégique, visant la création de valeur ajoutée, la mise à disposition d’emplois durables et la réduction de la facture des importations.

Cette transformation a été rendue possible grâce à plusieurs leviers majeurs, notamment un cadre juridique incitatif comprenant la nouvelle loi sur l’investissement avec des avantages fiscaux et douaniers, la loi sur le foncier industriel facilitant l’accès des investisseurs aux terrains, ainsi que le système des marchés publics accordant une préférence de 25 % au produit national. Les partenariats stratégiques ont également joué un rôle clé, à travers une coopération avec l’usine Tayal à Relizane pour la production de marques internationales, des collaborations avec des experts italiens et turcs en design et en technologie, ainsi que des accords avec des universités et des centres de recherche internationaux pour le transfert de savoir-faire.

Les politiques de protection et de soutien sont venues compléter ces efforts par l’interdiction d’importation de 156 produits pouvant être fabriqués localement, des incitations à l’exportation atteignant 30 % de la valeur des exportations, et le soutien des prix des matières premières au profit des producteurs nationaux.

Malgré ces avancées, le chemin vers un leadership réel reste semé de défis, notamment la dépendance du secteur à hauteur de 90 % aux importations de matières premières textiles, un taux de couverture de la demande nationale ne dépassant pas 8 %, les difficultés de commercialisation et de consolidation de la confiance du consommateur envers le produit local, ainsi que la nécessité urgente de modernisation et de transition vers l’industrie 4.0. En parallèle, de larges opportunités stratégiques s’offrent au secteur, notamment grâce aux accords internationaux tels que la Zone de libre-échange continentale africaine, aux avantages comparatifs liés à la disponibilité du coton, du cuir et de la laine, à un vaste marché intérieur de 45 millions de consommateurs potentiels, et à la proximité géographique facilitant l’accès aux marchés européens et africains.

La vision prospective à l’horizon 2030 repose sur trois axes fondamentaux. Le premier concerne l’intégration verticale, avec pour objectifs la production annuelle d’un million de quintaux de coton grâce à la mise en valeur de 500 000 hectares, la création de cinq unités intégrées de traitement du cuir, et le développement de l’industrie des fibres synthétiques à travers des investissements estimés à 3 milliards de dollars. Le deuxième axe est orienté vers l’exportation, avec l’ambition de capter 15 % des exportations de la région du Sahel et 10 % du marché de l’habillement prêt-à-porter au Maghreb, tout en développant la « marque algérienne » comme symbole de qualité et d’authenticité. Le troisième axe porte sur la transformation numérique, avec la création d’une plateforme nationale de commerce électronique dédiée aux produits locaux, l’intégration de l’intelligence artificielle dans la conception et la fabrication, et le développement d’applications de réalité virtuelle pour le marketing.

En définitive, la renaissance du secteur du textile, du cuir et de la chaussure en Algérie constitue un modèle réussi de réalisation de la souveraineté économique et un socle solide pour concrétiser la vision ambitieuse 2030. Elle vise à faire de l’Algérie un pôle régional des industries textiles, à accroître les exportations du secteur, à créer de nouveaux emplois et à réduire durablement la facture des importations.

Ainsi, cette renaissance ne se limite pas à la relance d’un secteur économique, mais incarne une volonté nationale de bâtir une économie productive et indépendante, capable de rivaliser à l’échelle mondiale et d’assumer un leadership régional, dans le cadre d’une vision globale alliant authenticité et modernité, qualité et compétitivité, production et commercialisation.