Dans le contexte de la transition économique nationale, le projet d’exploitation de la mine de phosphate de Blad El Hadba, dans la wilaya de Tébessa, s’impose comme un projet structurant et stratégique sur lequel l’Algérie mise pour valoriser ses ressources minières et passer d’une logique d’extraction à une logique d’industrialisation et de transformation. Sa production devrait atteindre environ 10 millions de tonnes par an, dans le cadre d’un système industriel intégré comprenant des unités de transformation à Oued El Kebrit, dans la wilaya de Souk Ahras, avec un acheminement du produit via une ligne ferroviaire passant par El Tarf jusqu’au port d’Annaba, actuellement en cours d’extension pour absorber l’activité commerciale.
Dimensions stratégiques et économiques du projet intégré de phosphate de Blad El Hadba
Le Dr Othmane Othmania, professeur d’économie à l’Université de Tébessa, affirme que le projet intégré de phosphate « Blad El Hadba » constitue l’un des piliers de la transition économique en Algérie. Il s’agit, selon lui, d’un projet stratégique capable de générer une véritable dynamique industrielle et de diversifier les sources de revenus, réduisant progressivement la dépendance aux recettes des hydrocarbures.
L’expert souligne que la région de Blad El Hadba recèle des réserves estimées à 2,2 milliards de tonnes de phosphate, selon le rapport 2024 du United States Geological Survey, plaçant l’Algérie à des rangs avancés aux niveaux arabe et mondial. Malgré ce stock considérable, la production actuelle ne dépasse pas deux millions de tonnes par an, principalement destinées à l’exportation via le port d’Annaba, ce qui reflète un écart important entre le potentiel disponible et le niveau réel d’exploitation.
Au regard des prévisions de croissance du marché mondial du phosphate, estimé à 48 milliards de dollars à l’horizon 2031, et du marché des engrais phosphatés, qui pourrait atteindre 101 milliards de dollars d’ici 2035, Othmania estime que l’Algérie dispose d’une opportunité historique pour se positionner comme un acteur majeur dans ce secteur stratégique lié aux industries agricoles, alimentaires, chimiques et pharmaceutiques.
Il précise que le projet vise à porter la production à 10,5 millions de tonnes par an, avec des investissements avoisinant 6 milliards de dollars et des recettes attendues d’environ 2 milliards de dollars annuellement, soit près de 40 % des exportations algériennes hors hydrocarbures. Le projet est réalisé dans le cadre d’un partenariat national entre Sonatrach et Sonarem, traduisant une volonté de renforcer l’appui sur les capacités nationales dans la réalisation des grands projets.
Il ajoute que le projet ne se limite pas à l’extraction, mais inclut un complexe de transformation du phosphate dans la commune d’Oued El Kebrit (Souk Ahras), ainsi qu’une ligne ferroviaire double de 422 km reliant la mine au port d’Annaba. Cette infrastructure contribuera à réduire les coûts de transport, désenclaver les régions de l’Est et stimuler l’activité commerciale. Elle devrait également générer environ 12 000 emplois directs.
L’expert conclut en soulignant que la réussite du projet dépendra du respect des délais de réalisation, de la capacité à affronter la concurrence internationale et de l’accélération de la mise en place d’un tissu industriel intégré, consolidant ainsi le positionnement économique et stratégique de l’Algérie à l’échelle régionale et internationale.
De l’extraction à la transformation : un changement de doctrine économique
De son côté, le professeur Tartare, expert en économie à l’Université de Tébessa, estime que l’importance du projet de Blad El Hadba ne réside pas uniquement dans son volume de production, mais dans la transformation fondamentale qu’il opère dans la gestion de la richesse minière. Selon lui, passer de l’exportation de phosphate brut à la production locale d’engrais traduit un changement qualitatif : d’une économie rentière fondée sur la vente de matières premières vers une économie industrielle créatrice de valeur ajoutée et génératrice de revenus accrus.
Il explique que cette transformation industrielle contribuera à renforcer la sécurité alimentaire nationale en assurant la disponibilité locale des engrais et en réduisant la facture des importations, tout en ouvrant de nouveaux marchés d’exportation pour les produits transformés et en augmentant la contribution du secteur minier au produit intérieur brut.
Sur le plan logistique, Tartare considère que la ligne ferroviaire reliant Tébessa au port d’Annaba, via Souk Ahras et El Tarf, dépasse la simple fonction de transport pour devenir un outil de redéfinition de la carte économique de l’Est algérien. Elle permettra de réduire les coûts logistiques, d’améliorer la compétitivité des exportations et de dynamiser les régions traversées, notamment les zones frontalières. Elle favorisera également l’émergence de nouveaux pôles industriels et urbains, réduira la pression sur le transport routier et améliorera la sécurité routière.
L’extension du port d’Annaba, selon son analyse, générera une dynamique maritime et commerciale notable, à travers l’augmentation des capacités d’accueil et du nombre de navires, ainsi que la création d’emplois directs et indirects dans les services portuaires, logistiques, de manutention et de pêche.
Sur le plan social, le projet devrait créer entre 2 500 et 3 000 emplois directs, en plus de milliers d’emplois indirects dans les secteurs du transport, de la construction, des services et des PME. Selon Tartare, cet impact contribuera à renforcer la stabilité locale et à freiner l’exode des jeunes vers les grandes villes.
L’expert inscrit le projet dans une stratégie nationale plus large incluant également le projet de Gara Djebilet à Tindouf, illustrant une volonté de relier l’arrière-pays saharien aux ports et de renforcer l’intégration africaine, notamment vers la Mauritanie et l’Afrique de l’Ouest. Il conclut que Blad El Hadba n’est pas seulement une mine, mais un moteur de développement multidimensionnel fondant un modèle économique industriel intégré à l’échelle régionale et durable à long terme.
Un levier logistique pour renforcer la compétitivité du phosphate et stimuler le développement local
Le professeur Sari Nasr Eddine, enseignant-chercheur et secrétaire général du Centre algérien d’études économiques et de recherche sur les questions de développement local, affirme que la mine de Blad El Hadba constitue l’un des piliers de la chaîne nationale du phosphate, grâce à sa forte capacité de production et à son rôle stratégique pour l’économie algérienne.
La mine est directement reliée à la ligne minière orientale qui connecte les sites de production au port d’Annaba, facilitant le transport du phosphate de manière efficace, réduisant les coûts et renforçant la compétitivité du produit sur les marchés internationaux. Cette intégration logistique accroît la capacité de l’Algérie à exporter régulièrement et durablement le phosphate et ses dérivés, assurant la stabilité des revenus issus de ce secteur stratégique.
Au-delà du renforcement des exportations, la mine et la ligne ferroviaire constituent un moteur essentiel du développement local dans les wilayas de Tébessa, Souk Ahras et Annaba ainsi que dans les régions avoisinantes. Les projets associés génèrent des emplois directs et indirects, soutiennent les services locaux et encouragent des investissements parallèles dans les transports, la logistique et l’industrie, contribuant ainsi à l’amélioration des revenus et à la dynamisation de l’économie de l’Est du pays.
Le développement de la mine et son intégration dans une infrastructure moderne témoignent également de la capacité de l’État à gérer durablement les ressources naturelles et à renforcer la transparence et l’efficacité dans la gestion du secteur du phosphate. Ce projet représente un modèle de planification économique à long terme, garantissant une exploitation efficace des ressources, la création de valeur ajoutée pour l’économie nationale et un développement local durable.
En définitive, le projet de Blad El Hadba ne se résume pas à une simple mine de phosphate, mais incarne une transformation structurelle de la vision économique de l’Algérie, fondée sur la valorisation locale des ressources naturelles, le renforcement des chaînes de valeur industrielles et l’intégration des richesses minières aux infrastructures modernes, notamment la ligne minière orientale vers Annaba. L’articulation entre extraction, transformation et transport traduit une transition consciente d’une économie basée sur l’exportation de matières premières vers un modèle industriel compétitif, créateur de richesse, d’emplois et de positionnement régional et international.
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