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CAN 2025: au service du Trône

La succession se transforme en un jeu dangereux pour la stabilité du Maroc

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Le football au Maroc n’est plus seulement un sport ni un exutoire populaire. Il est devenu, dans un contexte régional d’une extrême complexité, un instrument politique précis, utilisé pour reproduire la légitimité et organiser la succession au sein d’un palais alaouite épuisé par la maladie, les divisions internes et les règlements de comptes.

Ce qui s’est produit et continue de se produire autour de la Coupe d’Afrique des Nations n’est pas un événement isolé, mais un épisode d’un jeu sournois et dangereux mené par le trône alaouite, avec le soutien direct et indirect de puissances régionales et internationales qui ne voient dans le Maroc qu’une simple carte dans les jeux d’influence et de rivalités, au détriment de la stabilité de ses voisins, au premier rang desquels l’Algérie.

Alors que le Makhzen gouvernait autrefois par la répression et l’affamement, il s’appuie désormais sur la mise en scène théâtrale et la fabrication de grandes séquences émotionnelles, dans les stades et à travers les caméras, en instrumentalisant les foules et les symboles nationaux pour les mettre au service d’un message clair et unique : « la succession a commencé ».

Ainsi, propulser le prince héritier Hassan III, âgé de 22 ans, sur le devant de la scène lors de la finale de la CAN et lui confier le trophée n’était pas un simple détail protocolaire, mais une déclaration politique explicite affirmant que l’avenir se dessine au rythme des chants des supporters, et non à travers un véritable consensus populaire.

Cette instrumentalisation flagrante du football reflète, selon des observateurs de la scène marocaine, un profond état d’inquiétude au sein du système de pouvoir. Une autorité crédible, dotée d’une véritable légitimité populaire, a confiance en elle-même ; elle n’a pas besoin de se réfugier dans les stades ni de légitimer une succession héréditaire par des buts contestés et un arbitrage controversé.

La qualification du Maroc pour la finale « à n’importe quel prix » a suscité un large malaise, non seulement chez ses adversaires, mais aussi au sein des milieux sportifs africains et internationaux, qui y ont vu une politisation grossière et répugnante du sport, ainsi qu’une atteinte à l’esprit de la compétition.

Plus grave encore, cette mise en scène ne se déroule pas dans le vide. L’environnement régional et international est fortement présent : la France, les Émirats arabes unis et Israël sont des acteurs dont les intérêts convergent vers un même objectif : créer un régime docile, intérieurement instable, facilement manipulable et davantage préoccupé par la consolidation de son pouvoir que par les aspirations de son peuple et l’amélioration de ses conditions de vie.

Ces pays ne se soucient ni de la stabilité du Maroc ni de la dignité des Marocains. Leur véritable intérêt réside dans le démantèlement des États, l’affaiblissement des sociétés et l’alimentation permanente des foyers de tension, afin de faciliter le contrôle des décisions et de la souveraineté, comme on l’a vu en Somalie, au Yémen, en Syrie, en Libye ou au Soudan.

L’histoire récente offre pourtant des leçons claires. En Égypte, le régime de Moubarak croyait que les médias et le sport suffiraient à faire passer la succession héréditaire. Le football, les célébrations et la propagande furent utilisés pour préparer Gamal Moubarak. La fin est bien connue.

Aujourd’hui, le Makhzen répète la même erreur, dans un contexte régional encore plus fragile. Il suffit d’observer les médias marocains et les réseaux sociaux pour constater une réalité amère : la société marocaine traverse de graves crises sociales et économiques, marquées par le chômage, les inégalités, la marginalisation de régions entières et la perte de confiance dans les institutions. Au lieu de s’attaquer à ces causes profondes, on exporte une image festive qui donne l’illusion d’une harmonie entre le pouvoir et le peuple, alors que la réalité annonce des explosions internes différées.

Un prince héritier imprudent et vindicatif

De nombreux indices montrent que la personnalité du prince héritier Hassan III suscite elle-même de nombreuses interrogations. Jeune, sans expérience politique ni ancrage populaire, il est entouré d’une aura médiatique artificielle. Des récits circulent sur une mentalité revancharde et une tendance autoritaire plus proche de son grand-père Hassan II que de son père Mohammed VI. Au sein même du palais, on évoque des craintes de purges potentielles et de règlements de comptes anciens liés à sa mère, la princesse Salma, et à ce qu’elle a subi après son divorce d’avec Mohammed VI.

Transformer la Coupe d’Afrique en répétition générale d’une succession politique n’est pas le signe de la force de l’État, mais de sa fragilité. Un État fort ne craint pas l’avenir et n’a pas besoin de se réfugier derrière le sport ou des alliances douteuses. La dépendance à des agendas régionaux déstabilisateurs et destructeurs ne produira que davantage de tensions et poussera le Maroc, ainsi que toute la région, vers des trajectoires d’instabilité.

Enfin, les peuples peuvent applaudir aujourd’hui, mais ils n’oublient pas demain. L’histoire nous enseigne que la légitimité fabriquée dans les stades s’effondre dès que les foules quittent les tribunes et retournent à leur réalité quotidienne. Le jeu est dangereux, et son prix pourrait être l’avenir d’un pays tout entier.