Propos receuillis par: hamid yacine
Maintenant que l'Algérie a franchi une étape inhabituelle dans ses relations avec Paris, après l'adoption d'une loi criminalisant le colonialisme, comment envisagez-vous l'avenir des relations bilatérales à la lumière de cette évolution ?
La loi ne change fondamentalement rien à la situation, qui demeure marquée par les facteurs de crise. Elle affirme la souveraineté de l’État algérien sur les questions de mémoire. Il faut ici rappeler que depuis au moins 1984, cette loi est souvent revenue sur la table, et que les pouvoirs successifs n’ont pas eu la volonté nécessaire pour la mener jusqu’au bout. Avec son adoption par le Parlement algérien, une étape importante a été franchie : clarifier le cadre dans lequel les négociations avec la France doivent dorénavant être posées.
Pour comprendre l’importance et le sens de cette rupture, il est utile de rappeler brièvement quelle est la démarche de la France sur ce que Benjamin Stora a appelé « les mémoires partagées». Elle repose sur trois principes : refuser toute repentance globale, séparer la mémoire de la responsabilité juridique, et créer une mémoire partagée mais asymétrique. Le rapport Stora pose les éléments de cette stratégie : opérer par de gestes ciblés ou la gestion contrôlée du passé et éviter ou repousser tout un règlement global du contentieux colonial.
Dans cette stratégie, l’Algérie est pensée comme un acteur essentiellement passif, ou plus exactement comme un récepteur de gestes, non comme un sujet souverain de sa propre histoire. Cette dimension est centrale pour comprendre les malentendus et les tensions qui ont à chaque fois accompagnés les gestes de Macron. Je prends ici deux exemples. La France accepte de restituer les cranes de nos martyrs, elle reste maitresse pour en établir la liste… C’est souverainement que Macron décide de reconnaitre l’assassinat de Ben M’hidi, alors que l’Algérie n’en était pas demanderesse.
Autrement dit, la France veut conserver la main sur les sujets, le calendrier, les objets mémoriels, et les gestes à engager .L’Algérie est implicitement invitée à accueillir ces gestes, à les valider par son silence ou sa satisfaction, elle n’est pas appelée à définir les termes du débat, ni à co-construire le cadre mémoriel.
Toutes les demandes de l’Algérie sont refusées ou tempérées et jamais acceptées telles qu’elles, parce que la France ne veut surtout pas être débordée par les demandes de l’Algérie, ni se voir dictée une démarche.
C’est cette logique hégémonique, et finalement méprisante à laquelle la loi est venue mettre fin. En dressant la liste des crimes coloniaux, par exemple, la loi souligne clairement que c’est aux Algériens de dire ce qui les a meurtris, traumatisés, et portés atteinte à leur être et à leur société. Ce sont ces crimes qui doivent être réparés ou reconnus.
Prospectivement, cette évolution peut créer des tensions à court terme, car elle bouscule la posture française traditionnelle, mais elle offre aussi la possibilité d’un dialogue plus transparent, fondé sur la connaissance objective des faits et des responsabilités historiques. L’avenir des relations bilatérales dépendra donc de la capacité de Paris à dépasser le contrôle symbolique pour traiter la mémoire coloniale avec sérieux et équité.
Voilà à quoi la loi est venue mettre fin. Dans quelle mesure la nouvelle loi place-t-elle l'Algérie en conflit juridique ou politique avec les accords d'Évian ?
La loi pour le moment a une portée interne. Il ne peut y avoir deconflits juridiques que si l’Algérie décide de saisir des instances internationales pour demander des réparations. Mais là aussi, il ne faut pas avoir trop d’illusions, ces instances ont été soigneusement cadenassées par les puissances impériales pour empêcher précisément que la colonisation et les crimes coloniaux soient rétroactivement jugés.
Cette loi peut-elle comporter des mécanismes pratiques pour concrétiser son contenu, notamment en ce qui concerne la responsabilité de la France dans les crimes du colonialisme, tels que les essais nucléaires, ou s'agit-il simplement d'un outil politique répondant à des considérations internes propres à l'Algérie ?
Il faut faire une distinction entre les crimes de la période coloniale, ceux de la guerre de libération nationale et ceux liés aux explosions nucléaires et aux mines. Ce sont trois dossiers distincts.Oui, la loi criminalisant la colonisation n’est pas qu’un simple geste politique interne, mais elle ne crée pas non plus, à elle seule, des obligations juridiques directes pour la France.
Son rôle principal est de fixer une position officielle de l’État algérien sur la nature criminelle du fait colonial. En revanche, elle peut servir de levier concret pour des actions ciblées : enquêtes nationales, constitution de dossiers documentés, revendications sur les essais nucléaires (archives, indemnisation des victimes, dépollution), et démarches dans des instances internationales, notamment onusiennes.En clair, la responsabilité de la France que cette loi active est d’abord politique et diplomatique, pas judiciaire au sens strict. Son efficacité dépendra donc de la volonté de l’Algérie de l’inscrire dans une stratégie durable, et non de la considérer comme un simple acte symbolique.
La France a qualifié cette loi d'« acte hostile » à son égard...
Les propos français traduisent surtout un malaise politique et mémoriel profond. Qualifier la loi d’« acte hostile » revient à refuser que la colonisation soit pensée en termes de responsabilité, et à vouloir maintenir cette question dans le registre du symbolique maîtrisé .
L'historien Benjamin Stora, conseillé du président français pour les questions de mémoire avec l'Algérie, a fait part de ses réserves sur ce qu'il a qualifié de « soumission de l'histoire à une procédure judiciaire ». Que comprenez-vous de ses propos ? Quelle est sa signification ?
Quant à Benjamin Stora, lorsqu’il parle de « soumission de l’histoire à une procédure judiciaire», il exprime une position bien connue en France : l’idée que l’histoire doit rester un champ académique et mémoriel, et ne pas entrer dans le droit. Mais derrière cette formule, il y a une crainte très claire : celle de voir la colonisation sortir du terrain du récit pour entrer dans celui de la responsabilité, avec toutes les conséquences politiques et juridiques que cela implique.
La signification de ces déclarations, est donc moins historique que politique. La France accepte des gestes, des reconnaissances partielles, des travaux d’historiens, mais elle refuse toute démarche qui pourrait ouvrir la voie à une qualification juridique globale du fait colonial. La loi algérienne dérange précisément parce qu’elle rompt avec cette logique et affirme une souveraineté mémorielle qui échappe au cadre fixé par Paris.
Mohamed LahcenZeghidi, président de la délégation algérienne au sein de la commission mixte chargée de régler les différends liés à la mémoire, a déclaré que la loi criminalisant le colonialisme était une réponse à la loi glorifiant le colonialisme adoptée en France en 2005. Cette déclaration pourrait-elle entraver le travail de cette commission ou y mettre définitivement un terme ?
Cette déclaration ne met pas fin au travail de la commission, mais elle en révèle clairement les limites. En rappelant la loi française de 2005 glorifiant la colonisation, Mohamed LahcenZeghidi souligne une réalité : le contentieux mémoriel avec la France est aussi juridique et politique, pas seulement historique. D’ailleurs dans la loi, il est fait expressément mention, qu’elle est une réponse au déni de la France et à son refus de reconnaitre, le caractère criminel de la colonisation.
La loi peut certes accélérer la crise et tendre le climat, car la commission avait été pensée côté français comme un espace de gestion apaisée du passé. Mais en même temps, cette prise de position clarifie le cadre : on ne peut pas demander à l’Algérie de dialoguer sur la mémoire tout en maintenant, en France, un discours et des pratiques qui légitiment la colonisation.
Autrement dit, la déclaration ne bloque pas mécaniquement la commission, mais elle l’oblige à affronter la contradiction centrale. Si cette commission reste cantonnée aux gestes symboliques, elle risque l’impasse. Si, en revanche, elle accepte de traiter les causes profondes du différend - y compris les lois et les responsabilités- alors le dialogue peut continuer, sur des bases plus franches.
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