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"L’avenir des relations entre l’Algérie et la France dépend des évolutions politiques à Paris"

Entretien avec l’expert en relations internationales, Kouider Chichi

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Dans cet entretien, l’expert en relations internationales Kouider Chichi propose une analyse approfondie des relations algéro-françaises dans le contexte actuel. Il revient sur les dossiers ayant alimenté les tensions récentes et explore les scénarios possibles pour l’évolution de ces relations dans les prochaines années.


Comment évaluez-vous le niveau des relations entre l’Algérie et la France actuellement ? Peut-on parler d’une phase d’apaisement après la récente visite du ministre français de l’Intérieur en Algérie ?

On peut qualifier le niveau des relations entre la France et l’Algérie de très tendu, surtout sous Bruno Retailleau, période durant laquelle les tensions ont presque conduit à une rupture. Les relations extérieures franco-algériennes ont alors atteint un pic de crise, notamment à cause de l’intervention de Retailleau et de ses relais médiatiques, comme certaines chaînes françaises extrémistes et quelques hommes politiques d’extrême droite tels qu’Éric Ciotti.

Ainsi, sous Retailleau, les relations ont frôlé la rupture, car il poursuivait une agenda politique personnelle. L’Algérie n’était pas responsable de cette tension ; Retailleau est intervenu dans les affaires intérieures et a outrepassé les prérogatives du ministère des Affaires étrangères, alors même qu’il était ministre de l’Intérieur. Le président Emmanuel Macron a tenté de contenir la situation, mais Retailleau visait des objectifs politiques, notamment sa candidature aux prochaines élections présidentielles françaises, qu’il a d’ailleurs annoncée publiquement.

Par la suite, la France, sous l’Élysée dirigé par Macron, a cherché à rectifier la situation. Une phase d’apaisement a été amorcée avec la nomination de Laurent Nuñez au poste de ministre de l’Intérieur, un technocrate ayant essayé de « désamorcer la glace » entre Alger et Paris. La récente visite a apporté un certain réchauffement des relations, même si elles n’ont pas encore retrouvé leur pleine normalité, elles sont passées de la phase de tension et de quasi-rupture à une phase d’apaisement.


Quels sont les principaux dossiers ayant provoqué les tensions récentes ? S’agit-il de conflits circonstanciels ou de problèmes historiques persistants affectant la relation bilatérale ?

À mon avis, l’un des principaux dossiers est celui du journaliste Christophe Glez. La France le présente comme journaliste sportif, mais la justice algérienne a établi qu’il avait des liens avec le mouvement « MAK » (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie), un groupe séparatiste considéré comme terroriste, ce qui est inacceptable et constitue une atteinte à la souveraineté nationale algérienne.

Les autorités françaises doivent comprendre la gravité de ce dossier et ne pas en faire une priorité politique, comme cela a été le cas précédemment pour l’affaire Boualem Sansal, utilisée comme levier de pression sur l’Algérie sans résultat concret.

De plus, l’Algérie a le droit d’exiger l’arrêt des activités du MAK sur le territoire français, où le mouvement organise des manifestations et plaide pour la sécession. Son leader, Ferhat Mehenni, apparaît régulièrement sur certaines chaînes françaises et reçoit le soutien de certains hommes politiques, ce qui constitue une atteinte à la souveraineté algérienne.

Il y a aussi le dossier des expulsions depuis la France. Le président Abdelmadjid Tebboune a affirmé que ce problème doit être traité conformément aux procédures légales, car ces personnes ont des familles et des enfants et ne peuvent être expulsées de manière arbitraire.

Selon moi, le dossier le plus important reste celui de la mémoire. La France reste hésitante à reconnaître pleinement ses crimes coloniaux en Algérie, tels que les massacres du 8 mai 1945, les essais nucléaires ou le pillage de crânes conservés dans des musées français.


Les évolutions politiques en France ou en Algérie peuvent-elles influencer l’avenir des relations bilatérales ?

Sur le plan sécuritaire, l’Algérie possède une grande expérience dans la lutte contre le terrorisme, et la coopération sécuritaire avec la France n’a jamais cessé, même pendant les périodes de tensions politiques. L’ambassadeur de France avait souligné que les canaux de coopération sécuritaire restaient actifs malgré les crises politiques.

L’Algérie joue également un rôle crucial dans la régulation de l’immigration clandestine vers l’Europe, constituant un rempart contre le flux migratoire. Sans l’action de l’Algérie, l’Europe, y compris la France, aurait été submergée par des vagues de migration irrégulière.

Les relations algéro-françaises ne dépendent pas uniquement des institutions mais aussi des personnes. Par exemple, Bruno Retailleau a modifié le cours des relations en les amenant à un niveau de tension élevé, tandis que Laurent Nuñez, technocrate, a adopté une approche plus calme.

Ainsi, les relations pourraient se détériorer à nouveau si des personnalités d’extrême droite accèdent au pouvoir, comme Éric Ciotti, mais elles pourraient s’améliorer si des figures modérées ou issues du courant socialiste arrivent aux responsabilités.

Même la symbolique politique a son importance. Par exemple, Retailleau ne participait pas à l’iftar organisé par la Grande Mosquée de Paris, alors que Laurent Nuñez y a assisté, envoyant un signal symbolique de volonté d’apaisement.


Comment les deux pays peuvent-ils dépasser les différends actuels et construire une relation plus stable basée sur des intérêts communs et le respect mutuel ?

Les deux pays peuvent surmonter les différends actuels et bâtir des relations plus stables, mais cela dépend largement de la France et de la nature des gouvernements qui s’y formeront.

La situation politique française est instable, avec des difficultés à former des gouvernements et une Assemblée nationale divisée, ce qui affecte la politique étrangère.

Pour dépasser les différends, il faut des personnalités politiques modérées respectant le principe d’intérêts partagés, car l’Algérie fonde sa politique étrangère sur le respect mutuel et le refus des diktats.


Quels sont les scénarios possibles pour l’avenir des relations algéro-françaises dans les prochaines années ?

Le scénario probable est une amélioration progressive des relations jusqu’aux élections présidentielles françaises de 2027. Si l’extrême droite l’emporte, les tensions pourraient revenir. En revanche, si un courant modéré ou socialiste accède au pouvoir, il est probable que les relations s’améliorent et reprennent leur cours naturel, basé sur une approche gagnant-gagnant pour les deux pays.