Sports

Comment les smartphones ont transformé le rapport des algériens au football

Du visionnage en groupe au petit écran

  • 13
  • 3:25 Min

Le football en Algérie ne se vit plus de la même manière qu’autrefois. Qu’il s’agisse des matchs de l’équipe nationale lors de la Coupe d’Afrique des nations, des grandes compétitions européennes, de la Coupe arabe ou de la Coupe du monde, la tradition de la « Lema» (rassemblement) collective tend à s’effacer progressivement, laissant place à une consommation plus individuelle, imposée par les smartphones et les mutations du quotidien.

Pendant longtemps, la participation de la sélection nationale à la CAN a constitué un véritable rendez-vous national. Les maisons ouvraient grand leurs portes, les cafés affichaient complet et la circulation se figeait au coup d’envoi. La "lema" autour des matchs des Verts n’était pas qu’un simple moment sportif, mais un rituel social fédérateur, transcendant les générations et les appartenances. La victoire se célébrait collectivement, tandis que la défaite alimentait des heures de débats, ponctuées de rires, de plaisanteries et parfois de commentaires ironiques devenus mémorables.

Cette ferveur ne se limitait pas à la CAN. Elle s’étendait aux grandes compétitions européennes, à l’image de la Ligue des champions, lorsque les cafés se transformaient en tribunes populaires animées par les chants et les analyses. Quant à la Coupe du monde et à la Coupe arabe, elles représentaient l’apogée de ces rassemblements, où les barrières sociales s’effaçaient au profit d’un moment de communion familiale et de voisinage autour d’un même écran, faisant du football un langage universel.

Un supporter se souvient : « Nous organisions nos journées en fonction des matchs, qu’il s’agisse de l’équipe nationale ou des clubs européens. Les cafés vivaient des ambiances inoubliables, proches de celles des stades, avec leur lot d’enthousiasme et de cris. » Un autre ajoute : « Même ceux qui ne suivaient pas régulièrement le football se laissaient emporter par l’atmosphère, surtout durant la CAN. C’était des moments d’unité que l’on ne retrouve plus aujourd’hui avec la même intensité. »

Autrefois, il était courant que des amis se donnent rendez-vous chez l’un d’entre eux pour suivre les rencontres sur un grand écran, transformant le salon en un mini-stade vibrant d’émotions. Aujourd’hui, cette pratique tend à disparaître, ne subsistant que dans un nombre restreint de foyers attachés à la dimension collective du spectacle sportif.

Avec la généralisation des smartphones et des applications de diffusion en direct, le supporter algérien s’est progressivement tourné vers une consommation individuelle du football. Une expérience souvent silencieuse, dominée par la voix du commentateur, devenue un élément central du visionnage. Le téléphone s’est imposé comme une fenêtre permanente sur les stades : même les grandes affiches se regardent désormais sur de petits écrans, dans les transports, au travail ou en déplacement.

Cette évolution n’est pas sans conséquences pour les propriétaires de cafés, longtemps tributaires des grandes compétitions comme périodes de forte affluence. L’un d’eux témoigne : « La CAN, la Ligue des champions ou la Coupe du monde garantissaient des salles pleines. Aujourd’hui, nous constatons une baisse notable, même lors des grands matchs. Beaucoup préfèrent suivre la rencontre sur leur téléphone, parfois même assis dans le café, sans interagir avec les autres. »

Selon plusieurs observateurs, cette transformation ne s’explique pas uniquement par la technologie, mais aussi par des facteurs sociaux et économiques. L’augmentation des coûts liés à la fréquentation des cafés, combinée aux contraintes de la vie quotidienne, pousse de nombreux supporters à rechercher des alternatives plus accessibles et plus flexibles. Les réseaux sociaux ont également joué un rôle déterminant, à travers les diffusions en direct, les résumés, les buts instantanés et les commentaires en temps réel, offrant une impression de participation immédiate sans nécessité de présence physique.

Malgré ces changements, la nostalgie demeure vive. Les souvenirs des « lâmas » autour des matchs des Verts en CAN, des soirées de Ligue des champions et des nuits de Coupe du monde restent profondément ancrés dans la mémoire collective, comme les fragments d’une époque révolue. Entre l’écran du smartphone et ces réminiscences, une question persiste : ces moments de communion footballistique reviendront-ils un jour, ou la consommation individuelle est-elle désormais la nouvelle norme dans la relation des Algériens au football à l’ère du numérique ?