L’annonce du président défunt Houari Boumédiène, le 24 février 1971, devant les cadres de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), de nationaliser les hydrocarbures et les intérêts des compagnies françaises « Elf ERAP », Elf Aquitaine et Total, a constitué un tournant dans un mouvement devenu par la suite une référence suivie par d’autres pays pour recouvrer leur souveraineté sur leurs ressources naturelles.
Le président Boumédiène choisit la symbolique du lieu et de la date lors de la célébration du 15ᵉ anniversaire de la création de l’UGTA, le 24 février 1971, à la Maison du Peuple. Il déclara :« Nous avons décidé qu’à partir d’aujourd’hui la révolution entrera dans le secteur du pétrole. Nous avons décidé d’appliquer les choix fondamentaux de notre pays dans ce domaine et, à ce titre, j’annonce officiellement, au nom du Conseil de la Révolution et du gouvernement, qu’à compter de ce jour nous décidons de prendre 51 % des actions des sociétés pétrolières françaises, de nationaliser le gaz naturel existant dans le Sahara et de nationaliser le transport terrestre, c’est-à-dire que tous les oléoducs sortant du Sahara deviennent propriété de l’État. »
La décision de nationalisation fut l’aboutissement d’évolutions ayant marqué les relations algéro-françaises et d’un processus de négociations laborieux entamé en 1969, sur la base de l’article 27 de l’accord algéro-français signé le 29 juillet 1965, avec l’espoir qu’il s’achève en juillet 1970. Les négociateurs étaient, du côté algérien, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Abdelaziz Bouteflika, et le ministre de l’Industrie.
Ces évolutions étaient également liées au contexte régional et international, marqué par la domination des cartels pétroliers et des grands groupes internationaux qui imposaient leurs prix sur le marché. Ce déséquilibre conduisit en 1960 à la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), dont la fondation fut officialisée en 1965.
Le président Boumédiène rappela les motivations de la décision algérienne de nationaliser les hydrocarbures, précédée après la guerre de 1967 par la nationalisation des intérêts des compagnies pétrolières américaines Esso et Mobil en 1968. Le 19 octobre 1968, Sonatrach signa un accord lui permettant de récupérer 51 % des intérêts de la société en Algérie. En 1969, le pétrole algérien représentait 20 % de la production de Total et 79 % de celle d’ERAP ; près d’un tiers du pétrole utilisé en France provenait du Sahara algérien, soit environ 25,4 millions de tonnes.
Boumédiène déclara : « Nous avons estimé qu’il serait convenable que les bénéfices que vous voulez consacrer à la recherche pétrolière et que vous avez réalisés en Algérie soient au moins dépensés en Algérie. En 1970, nous avons constaté que les Français n’avaient pas accepté. C’est pourquoi nous annonçons, en tant qu’État indépendant et libre, le prix, qui ne sera plus de 2,08 dollars mais de 2,85 dollars».
Il ajouta : « Nous avons décidé, à partir d’aujourd’hui, de prendre 51 % des sociétés françaises et, deuxièmement, de nationaliser le gaz naturel du Sahara. »
La réaction algérienne s’appuyait sur des réserves formulées durant les négociations, notamment le fait que le prix du baril algérien, compte tenu du transport et de la qualité, était inférieur à celui pratiqué dans d’autres pays, ainsi que sur l’insuffisance des investissements réalisés localement par les compagnies françaises au regard des profits engrangés.
Après la dissolution de l’Organisation commune des régions sahariennes, il fut décidé de créer un bureau minier sous présidence algérienne, puis une instance supervisée par une commission paritaire. La période vit également la création de Sonatrach en 1963, puis la signature de l’accord du 29 juillet 1965 fixant une taxe de 55 % sur un baril évalué à 2,08 dollars à Béjaïa, 2,095 dollars à Arzew et 2,04 dollars à Skikda.
En avril 1965, l’Algérie mit en demeure les compagnies d’accepter un prix de 2,65 dollars le baril. En juillet 1970, le ministre de l’Industrie informa la partie française que le prix fiscal de référence serait désormais de 2,85 dollars. Après le sommet de Caracas de décembre 1970, l’Algérie passa de la revendication à l’acte en proclamant la nationalisation.
La décision consacrait la propriété exclusive des richesses nationales et l’abandon du régime des concessions, Sonatrach devenant titulaire des droits d’exploration, de production, de transport et de commercialisation. En 1972, elle contrôlait les deux tiers de la production nationale, soit 41 millions de tonnes, ainsi que la quasi-totalité de la production de gaz naturel et des infrastructures pétrochimiques.
Après la nationalisation, la France tenta d’ouvrir de nouvelles discussions, mais un accord fut conclu le 30 juin 1971 pour fixer les modalités d’indemnisation sur six ans à partir d’août 1972, dans le cadre des lois du 12 avril 1971.
L’Algérie devint alors un modèle : la Libye en 1972, puis l’Irak la même année, procédèrent à leur tour à la nationalisation de leurs secteurs pétroliers.
L’Algérie adopta par ailleurs une approche pragmatique, développant ses infrastructures gazières à Skikda et Arzew et concluant d’importants contrats, tout en s’appuyant sur des technologies américaines pour consolider ses capacités énergétiques et réduire l’influence française.
Convaincu de la nécessité stratégique de la nationalisation, Boumédiène s’appuya sur ses principaux collaborateurs, notamment Belaïd Abdesselam, Sid Ahmed Ghozali et Kasdi Merbah, dans un contexte de négociations complexes avec la France, afin de garantir une transition maîtrisée vers la pleine souveraineté énergétique.
Ce dernier chargea Noureddine Yazid Zerhouni, alors responsable du service « B2 », de solliciter l’appui de Rachid Thabti, avocat près la Cour suprême et ancien boxeur, réputé pour ses aptitudes relationnelles, afin d’obtenir des informations sur les négociations à venir avec la partie française.
Selon le récit, celui-ci serait parvenu à gagner la confiance de la secrétaire de Jean-Pierre Brunet, chef de la délégation française, directeur général des affaires économiques et financières au ministère français des Affaires étrangères et commissaire de l’Entreprise de recherches et d’activités pétrolières ERAP. Il aurait ainsi obtenu de nombreux documents relatifs aux scénarios envisagés par les autorités françaises en cas de nationalisation algérienne, éléments qui auraient contribué à sécuriser le processus ayant conduit à la nationalisation des intérêts des sociétés Elf Aquitaine et Total.
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