Nation

Comment la crise entre l’Algérie et les Émirats s’est-elle accentuée ?

Du Hirak au Sahel et au Maroc… jusqu’à la rupture.

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Par: M.Ahmed

Les relations algéro-émiraties ne sont pas arrivées à la rupture diplomatique de manière soudaine. Celle-ci est intervenue après des années d’accumulation de divergences politiques, sécuritaires, régionales et économiques, dont les premiers signes sont apparus plus clairement depuis le Hirak populaire de 2019. Elles se sont ensuite étendues aux dossiers de la Libye, du Mali, du Niger, du Sahara occidental et de la normalisation avec l’entité sioniste, avant de s’élargir aux questions liées aux investissements, à l’arbitrage international, aux médias ainsi qu’à la guerre numérique et hybride.

L’une des premières séquences de tension politique remonte à la période du Hirak populaire, lancé en février 2019, lorsque des rapports et des accusations ont fait état, en Algérie, de tentatives de puissances étrangères d’influencer la scène intérieure. Mais le développement le plus important est intervenu plus tard, lorsque le président Abdelmadjid Tebboune a évoqué directement l’intervention d’un État du Golfe, sans le nommer, dans les élections algériennes. Il avait déclaré que cet État était intervenu « lors de la première élection puis de la deuxième », le qualifiant d’« État, ou plutôt de quasi-État, qui agit de manière inquiétante », une allusion largement comprise comme visant Abou Dhabi.

L’importance de ces déclarations réside dans le fait qu’elles ont fait passer les accusations du niveau des rapports médiatiques et des analyses à celui des déclarations directes du président de la République.

Libye… le premier grand test régional

Le dossier libyen a constitué l’un des principaux points de divergence entre Alger et Abou Dhabi. Après le déclenchement des affrontements internes et l’approche de l’offensive contre Tripoli, les Émirats ont soutenu les forces de Khalifa Haftar, tandis que l’Algérie s’est attachée à une position fondée sur le rejet de la solution militaire, la promotion d’un règlement politique et le refus de toute atteinte à Tripoli. Le président Tebboune avait alors déclaré : « Tripoli est une ligne rouge », une position qui reflétait la sensibilité de l’Algérie à tout changement militaire en Libye susceptible d’avoir des répercussions directes sur la sécurité de ses frontières. En revanche, le soutien émirati à Haftar faisait partie du réseau de soutien extérieur qui a contribué à la poursuite du conflit et des tensions aux frontières orientales de notre pays.

L’envoyé algérien en Libye… Ben Zayed pointe le bout de son nez

En avril 2020, le nom de l’ancien ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, avait émergé comme candidat au poste d’envoyé de l’ONU en Libye, en remplacement de Ghassan Salamé. Des rapports de presse avaient alors fait état de pressions émiraties ayant empêché sa nomination, tandis que des sources médiatiques affirmaient qu’Abou Dhabi avait œuvré à faire échouer cette désignation.

La normalisation avec Israël et l’alliance avec le Maroc

L’année 2020 a constitué un nouveau tournant. Cette année-là, les Émirats ont signé un accord de normalisation avec Israël dans le cadre des « accords d’Abraham », puis le Maroc a annoncé, en décembre de la même année, la reprise de ses relations avec Israël.

Le fer de lance de la pénétration sioniste en Afrique

Pour l’Algérie, qui a rejeté, par la voix du président Tebboune, la normalisation avec Israël et maintenu une position de soutien à la cause palestinienne, cette évolution a constitué l’un des éléments de l’éloignement stratégique avec Abou Dhabi, devenu le fer de lance de la pénétration sioniste en Afrique et dans l’ouest et le voisinage de l’Algérie, parallèlement aux efforts des dirigeants algériens et sud-africains pour faire face à cette pénétration au sein de l’Union africaine.

Au cours de la même période, la tension s’est accrue lorsque les Émirats ont ouvert, le 4 novembre 2020, un consulat général dans la ville d’El-Ayoun, au Sahara occidental. Abou Dhabi ne s’est pas contenté de cette démarche, mais a officiellement annoncé son soutien à la position marocaine concernant la souveraineté sur la région.

Le différend ne concernait ainsi plus uniquement les relations bilatérales, mais deux dossiers que l’Algérie considère comme relevant du cœur de sa sécurité nationale : la question palestinienne et le dossier du Sahara occidental.

Sahel… l’extension de l’ingérence aux portes de l’Algérie

Avec le déplacement du centre de gravité sécuritaire de l’Afrique du Nord et de l’Ouest vers la région du Sahel, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et la Mauritanie sont devenus des terrains supplémentaires de l’ingérence émiratie dans une région qui constitue une profondeur sécuritaire directe pour l’Algérie. Celle-ci a donc fait preuve d’une grande sensibilité face à toute extension de l’influence de puissances étrangères dans la région, qu’il s’agisse de l’intervention émiratie, des mercenaires ou d’autres puissances extérieures.

Malgré les mises en garde exprimées par les dirigeants politiques algériens, les Émirats ont élargi leur rôle dans plusieurs pays d’Afrique et du Sahel, avant que les rapports internationaux sur l’intervention émiratie dans les conflits régionaux ne se multiplient.

Mali… le point d’explosion dans la profondeur stratégique algérienne

Au cours des dernières années, les relations algéro-maliennes se sont fortement dégradées, sur fond de divergences concernant l’accord de paix, les mouvements armés dans le nord du Mali ainsi que les évolutions militaires et politiques à Bamako.

Avec l’intensification de la rivalité internationale autour du Mali et de la région du Sahel, des rapports ont fait état, dans les médias algériens, d’une coordination entre des puissances régionales visant à réduire le rôle de l’Algérie dans la région et à perturber ses relations avec ses voisins. Cela s’est notamment manifesté à travers une série de visites effectuées par des diplomates émiratis à Bamako, suivies par les tensions apparues entre l’Algérie et les gouvernements de transition du Mali et du Niger, avant que la diplomatie algérienne ne parvienne récemment à renverser la donne face à l’axe Rabat-Abou Dhabi et à rétablir progressivement son rôle dans la région.

Le gaz… l’entrée en scène sur les routes énergétiques

Parmi les dossiers entrés dans les calculs géopolitiques figurent également les projets d’acheminement du gaz nigérian vers l’Europe. Le projet de gazoduc transsaharien, qui doit acheminer le gaz nigérian via le Niger vers l’Algérie, puis vers l’Europe à travers le réseau gazier algérien, a été confronté à des indices de financement émirati d’un projet présenté comme irréaliste et irréalisable : le gazoduc Nigeria-Maroc, que la machine de propagande marocaine présente comme devant relier le Nigeria à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest jusqu’au Maroc.

Les tentatives d’Abou Dhabi d’encercler stratégiquement l’Algérie se sont également manifestées dans ses efforts acharnés pour prendre le contrôle de Naturgy, le géant énergétique espagnol et partenaire historique de Sonatrach. Les milieux politiques et sécuritaires algériens ont considéré que la volonté d’Abou Dhabi de contrôler une participation de plus de 40 % dans le capital de l’entreprise, qui exploite conjointement le gazoduc maritime stratégique Medgaz, ne constituait pas une simple opération commerciale, mais une démarche géopolitique calculée visant à déplacer la bataille d’influence au cœur de l’Europe, en imposant une tutelle financière sur les vannes d’acheminement du gaz algérien et en resserrant l’étau autour des intérêts vitaux de l’Algérie, après des mouvements émiratis similaires sur les fronts du Sahel africain, de la Libye et du Maroc.

Le MAK et la guerre contre l’intérieur algérien

En 2025, des rapports ont fait état de l’implication de dirigeants d’Abou Dhabi dans des tentatives visant l’unité nationale et le financement de campagnes médiatiques hostiles à l’Algérie. Des cercles marocains, sionistes et émiratis ont été accusés d’exploiter le mouvement terroriste « MAK » et de financer des campagnes visant l’État algérien. En parallèle, des rapports et des analyses ont établi des liens entre des cercles proches de la direction émiratie et des contacts avec des éléments liés au « MAK ».

Dans le cadre de la stratégie des « frères » visant à porter atteinte à l’unité nationale et à jouer sur la corde identitaire, les déclarations du chercheur Mohamed Amine Belghith sur la chaîne émiratie Sky News Arabia, qui avait soigneusement choisi le sujet, se sont transformées en une vaste crise politique et médiatique.

Les déclarations de Belghith sur l’identité amazighe ont suscité de vives réactions en Algérie, avant que la justice algérienne n’intervienne dans l’affaire, tandis que la télévision publique a lancé une virulente attaque contre les Émirats, les accusant de franchir les « lignes rouges » et de porter atteinte à l’unité et à l’identité algériennes.

Cette affaire a été considérée comme un moment révélateur, car elle a fait passer le différend algéro-émirati des dossiers géopolitiques lointains au domaine médiatique et à celui de l’identité nationale, poussant les médias des deux pays à durcir leur ton.

Janvier 2024… le premier signal officiel particulièrement ferme

Dans le cadre de la réponse aux provocations, le Haut Conseil de sécurité a publié, le 10 janvier 2024, un communiqué à l’issue d’une réunion présidée par le président Tebboune, dans lequel il a déploré « des comportements hostiles » émanant d’« un pays arabe frère ».

Le communiqué n’a pas nommé le pays, mais il est intervenu dans le contexte des discussions sur la situation sécuritaire dans les pays voisins et au Sahel. Les médias et les observateurs l’ont largement interprété comme une allusion aux « Émirats ».

L’importance de cette étape réside dans le fait que le différend a progressivement commencé à sortir du cercle des messages indirects pour atteindre les institutions officielles algériennes.

L’entrée de la dimension économique dans la crise

En février 2026, le président Tebboune a déclaré que le pays qu’il critiquait menaçait l’Algérie de recourir à l’arbitrage international au sujet des investissements, le mettant au défi de saisir l’arbitrage.

Les rançons… l’un des volets les plus dangereux de la crise au Sahel

Le dossier des rançons versées aux groupes djihadistes et terroristes figure parmi les questions les plus sensibles dans le contexte des tensions autour du Sahel. Le monde reconnaît à l’Algérie un rôle de premier plan et central, en tant que premier pays à avoir conduit les efforts continentaux et internationaux visant à criminaliser le paiement de rançons aux groupes terroristes. La diplomatie algérienne est considérée comme le « premier architecte » de cette doctrine sécuritaire en Afrique et dans le monde, visant à mettre fin à ce qu’elle qualifie de « financement du terrorisme sous couvert humanitaire ».

Mais le frère éloigné de la région de plusieurs milliers de kilomètres a brisé ces efforts de manière délibérée. En août 2026, Reuters a rapporté, citant un rapport de l’ONU, qu’environ 50 millions de dollars avaient été versés fin 2025 en échange de la libération d’un otage au Mali et que cet argent avait contribué au financement du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, lié à Al-Qaïda.

Le rapport indique que cet argent a aidé le groupe à étendre ses opérations au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Togo. Les Nations unies n’ont pas officiellement révélé l’identité de la partie ayant payé la rançon, mais des sources régionales ont attribué le paiement aux Émirats, qui avaient contribué à la libération d’un ressortissant émirati et de deux otages étrangers.

C’est là que réside le danger de ce dossier pour l’Algérie : non pas simplement dans le paiement de la rançon, mais dans le risque que l’argent destiné à la libération des otages devienne une source de financement pour les groupes armés présents dans le flanc sud de l’Algérie.

Transport aérien… la première mesure bilatérale directe

Le 7 février 2026, l’Algérie a annoncé le lancement des procédures visant à mettre fin à l’accord relatif aux services de transport aérien signé avec les Émirats en mai 2013 et ratifié en décembre 2014.

L’accord prévoyait des procédures précises pour sa dénonciation, notamment une notification diplomatique et un délai avant sa cessation. Cette mesure est intervenue dans un contexte d’intensification des critiques algériennes à l’égard des Émirats.

La lutte d’influence aux frontières algériennes

Fin août 2026, la capitale nigérienne Niamey a été le théâtre d’une attaque menée par des éléments rebelles ayant ciblé l’aéroport et des sites gouvernementaux, avant que les forces loyales aux autorités ne reprennent le contrôle de la situation avec une aide russe et un soutien algérien.

Le ministère algérien de la Défense a annoncé, le 30 août, l’envoi de quatre avions Sukhoï Su-30 au Niger, à la demande des autorités nigériennes, dans le cadre du soutien à l’armée nigérienne et de la lutte contre une tentative de déstabilisation du pays.

Ces développements révèlent l’importance et la sensibilité du Niger pour l’Algérie, d’autant que celle-ci a renforcé, au cours des mêmes semaines, sa coopération militaire avec Niamey, en envoyant, le 9 août, quatre hélicoptères militaires ainsi que des équipements et des munitions à l’armée nigérienne.

Des observateurs estiment que cette tentative de frapper le rapprochement algéro-nigérien pourrait être la goutte qui a fait déborder le vase, en raison d’informations précises faisant état d’une implication directe des Émirats dans une tentative de déstabilisation de Niamey.

Influenceurs, guerre médiatique et sources de financement

Avec l’escalade de la crise, le champ des accusations algériennes s’est élargi aux réseaux sociaux et aux créateurs de contenu, sur fond d’allégations concernant le financement et l’orientation de campagnes médiatiques visant l’image de l’Algérie ou ses relations avec les pays du Sahel.

Ce dossier est important car il reflète le passage du conflit du domaine diplomatique traditionnel à celui de l’influence sur l’opinion publique. Des rapports ont fait état de soupçons et d’enquêtes approfondies, après l’arrestation d’influenceurs se rendant régulièrement à Abou Dhabi et à Dubaï, afin d’établir un lien financier direct entre une partie émiratie et de jeunes influenceurs.

Parmi les formes de coordination hostile persistante entre le Makhzen, Tel-Aviv et Abou Dhabi figure également ce que des plateformes d’investigation spécialisées ont publié concernant l’intensification de l’activité électronique des services de renseignement marocains et sionistes sur les réseaux sociaux arabophones contre les Palestiniens et les Libanais et leur résistance, ainsi que contre l’Algérie, simultanément.

Une enquête électronique approfondie menée par des experts algériens et arabes, dont « El Khabar » avait précédemment publié certains éléments, a révélé que l’unité de coordination bilatérale avait intensifié son activité pendant trois ans afin d’attaquer l’Algérie, son État et son peuple, de promouvoir la normalisation et le rapprochement israélo-maroco-arabe, d’attiser la discorde et de diffuser un discours raciste entre Algériens, Marocains et Saoudiens. Cela confirme, selon l’enquête, que la coordination et l’intégration entre le palais royal, Tel-Aviv et Abou Dhabi se sont récemment renforcées de manière ouverte, après qu’il est apparu qu’une partie des publications et des campagnes de réjouissance après la mort de dirigeants de la résistance au Liban et à Gaza provenait du Maroc et d’Abou Dhabi. Il s’agit des mêmes cellules qui ont élargi leur activité électronique pour ternir l’image de l’Algérie, son histoire et ses symboles, et semer la discorde intérieure.

Plus grave encore, selon les milieux spécialisés, le rapprochement émirati-marocain prend une dimension sécuritaire et militaire croissante, parallèlement à l’intensification des positions et des menaces émanant d’un haut responsable militaire israélien à l’égard de l’Algérie.

L’Algérie considère qu’Abou Dhabi a dépassé le cadre de relations bilatérales équilibrées pour s’engager dans un partenariat stratégique et sécuritaire étroit avec Rabat, ce qui suscite des inquiétudes quant à ses répercussions sur la sécurité de la région.

Les principaux aspects de ce rapprochement se manifestent, selon des données et des rapports en circulation, dans les investissements émiratis dans le secteur des industries militaires au Maroc, notamment dans la fabrication de véhicules blindés, le développement de systèmes de défense sans pilote et de technologies optiques avancées. Cette coopération ne se limite pas au volet industriel, mais s’étend également à des contrats d’armement et à des programmes de modernisation des capacités militaires marocaines, dans le cadre de dispositions liées au transfert d’avions « Mirage 2000-9 » vers le Maroc.

Parallèlement, les formes de coopération et de coordination sécuritaire et de renseignement entre Abou Dhabi et Rabat se sont renforcées, traduisant, selon l’analyse algérienne, le passage des relations entre les deux parties d’un partenariat économique et d’investissement à une coopération aux dimensions militaires et sécuritaires de plus en plus évidentes.

L’Algérie estime que cette évolution, qui comprend le transfert de technologies et d’équipements militaires ainsi que le renforcement des capacités défensives et offensives marocaines, suscite des inquiétudes croissantes quant à ses répercussions sur les équilibres sécuritaires dans la région et sur la sécurité nationale algérienne.