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Du détroit d’Ormuz à Washington

Le poste de Guide suprême a toujours constitué le nœud central du système politique iranien, qui a établi une formule unique alliant légitimité religieuse et pouvoir politique

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Avec l’assassinat du Guide suprême de la République islamique d’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, lors d’une opération militaire américano-sioniste conjointe ayant visé son quartier général à Téhéran, l’Iran entre dans la phase de transition la plus sensible de son histoire depuis la révolution islamique de 1979.

L’élimination de l’homme qui a dirigé le pays pendant 36 ans et remodelé ses structures politiques, religieuses et militaires ne constitue pas un simple changement au sommet de l’État. Elle ouvre la voie à une possible restructuration du régime dans un contexte de guerre ouverte, avec des répercussions géopolitiques susceptibles de s’étendre à l’ensemble du Moyen-Orient.

Le poste de Guide suprême a toujours été le nœud central du système politique iranien, qui a instauré une formule unique combinant légitimité religieuse et pouvoir politique. Au-dessus des institutions étatiques s’est édifiée une structure parallèle articulée autour du Guide et des organes de la révolution, au premier rang desquels les Gardiens de la révolution. Khamenei, successeur de l’ayatollah Khomeini en 1989, fut l’architecte de cette structure, transformant la fonction de « velayat-e faqih » d’une autorité politico-religieuse en véritable centre de gravité régulant le rythme de l’État et fixant ses limites politiques et sécuritaires.

Son assassinat ne marque pas seulement la fin du parcours d’un dirigeant ayant gouverné l’Iran pendant plus de trois décennies. Il pose une question existentielle quant à la capacité du système qu’il a façonné à survivre sans son pivot symbolique et légitime. Le Guide n’était pas seulement chef de l’État : il constituait l’arbitre suprême entre les deux ailes du régime — réformateurs et conservateurs — et détenait le dernier mot sur les marges de manœuvre politiques, garantissant la cohésion du système malgré les sanctions, les protestations et les pressions régionales et internationales.

À l’échelle régionale, Khamenei était un acteur incontournable des équations moyen-orientales. Il avait élaboré une stratégie fondée sur l’investissement dans un réseau d’alliés régionaux et sur la consolidation de « l’axe de la résistance » comme outil de dissuasion et moyen de bâtir une profondeur stratégique transfrontalière, allant jusqu’à une stratégie d’encerclement d’Israël par un dispositif multi-fronts.

Avec son assassinat, la question de sa succession passe du cadre institutionnel normal à celui d’une menace sécuritaire directe. Selon l’article 111 de la Constitution iranienne, l’Assemblée des experts, composée de religieux, est chargée de désigner le nouveau Guide « dans les plus brefs délais ». Mais dans un contexte de guerre ouverte et de tentative déclarée de renversement du régime, le mécanisme constitutionnel est mis à rude épreuve.

Malgré l’incertitude ambiante, des informations évoquent la désignation de plusieurs noms durant la « guerre des 12 jours » en juin 2025. Ces personnalités représenteraient les trois pôles du système — religieux, sécuritaire et politique. Parmi elles figurent Gholam-Hossein Mohseni Ejei, chef du pouvoir judiciaire et doté d’un vaste passé dans le renseignement, proche du courant conservateur et bien accepté par les Gardiens de la révolution ; Ali Asghar Hejazi, directeur du bureau du Guide, homme clé maîtrisant les rouages internes du système ; ainsi que Hassan Khomeini, petit-fils du fondateur de la République islamique, représentant du courant réformateur modéré et héritier spirituel de la lignée khomeiniste.

D’autres noms sont également cités par des médias occidentaux, comme Ali Reza Arafi, président des séminaires religieux et membre de l’Assemblée des experts, ou Hashem Hosseini Bushehri, imam du vendredi à Qom. Toutefois, tout candidat civil ou purement politique se heurte à l’exigence constitutionnelle d’être un « mujtahid », apte à exercer l’autorité jurisprudentielle, ce qui pourrait exclure des figures politiques telles qu’Ali Larijani, souvent présenté comme un « homme fort » en temps de crise mais ne disposant pas d’une légitimité religieuse suffisante.

De l’autre côté de l’Atlantique, la situation n’est guère moins complexe. La décision du président américain Donald Trump de lancer de « vastes opérations de combat » contre l’Iran, culminant avec l’assassinat du Guide suprême, a ouvert un nouveau front de conflit interne à Washington quant à la constitutionnalité de cette décision.

Le New York Times a ouvert son édition par la question : « Pourquoi avez-vous déclenché cette guerre, Monsieur le Président ? » La Constitution américaine confère au Congrès le pouvoir exclusif de déclarer la guerre — ce qui n’est arrivé que 11 fois depuis 1787, la dernière en 1942. Le président est commandant en chef des forces armées, mais ses prérogatives sont encadrées par la War Powers Resolution de 1973, qui l’oblige à informer le Congrès dans les 48 heures de tout recours à la force et limite toute opération militaire sans autorisation législative à 60 jours.

Malgré cela, les présidents américains ont utilisé la force militaire plus de 200 fois depuis l’adoption de cette loi, en qualifiant leurs opérations de « limitées », « défensives » ou « préventives » afin d’éviter une déclaration formelle de guerre. Dans le cas présent, des élus démocrates et républicains ont accusé le président Trump de violer la Constitution et ont appelé à une session immédiate du Congrès pour voter une autorisation de guerre. Ce débat reflète la persistance du conflit entre les pouvoirs législatif et exécutif sur les limites du rôle présidentiel dans la gestion des crises internationales.