Société

L’or a-t-il perdu son éclat aux yeux des Algériennes ?

Après une courte période marquée par une légère baisse observée sur le marché de l’or, le prix n’a pas tardé à repartir à la hausse, atteignant 28 mille dinars le gramme.

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En Algérie, l’or n’est plus ce qu’il était autrefois : un symbole de joie, de prestige et de sacralité familiale. Ce scintillement qui résumait la liesse du mariage à travers le « megyes » enroulé autour du poignet de la mariée de l’Est algérien, ou le délicat ensemble du « khit er-rouh » ornant le cou de l’Algéroise le soir de ses noces. Entre vagues de cherté et fluctuations du marché, le métal jaune a perdu une partie de son éclat et commence à se retirer progressivement des détails du quotidien, après avoir longtemps fait partie d’un héritage social sans lequel la fête semblait incomplète. Aujourd’hui, l’or est devenu un rêve ajourné dans la mémoire des futures mariées et sur les étagères des bijoutiers ; un rêve désormais mesuré avec une extrême prudence, à l’aune du gramme et du prix, alors qu’il se mesurait jadis à la joie et à la fierté.

Après une courte période de légère baisse enregistrée sur le marché de l’or, les prix sont rapidement repartis à la hausse, atteignant 28 000 dinars le gramme. Une nouvelle vague de cherté qui a ravivé ce sentiment ancien : l’or n’est plus à la portée de tous, et chaque recul n’a été qu’une pause temporaire dans une ascension fulgurante qui a lourdement pesé sur les familles. Une baisse de 3 000 dinars n’a rien changé de fondamental, tandis que la nouvelle hausse a de nouveau creusé l’écart, comme si la distance entre la vitrine et la parure s’agrandissait au lieu de se réduire, et qu’entre l’éclat et la réalité, le fossé se creusait jour après jour.

Malgré la légère baisse des prix des bijoux en or observé ces dernières semaines, avant une nouvelle hausse toujours en cours, la distance entre la vitrine et la parure reste immense… trop immense. Cette baisse, n’excédant pas 3 000 dinars le gramme, n’a ni soulagé les poches des gens ni ravivé leurs rêves ; elle a simplement effleuré une réalité déjà écrasée par les dépenses et les coûts qui assiègent quiconque envisage le mariage, l’investissement dans le métal jaune, ou simplement la préservation d’un peu de brillance dans sa vie.

L’or, qui a longtemps constitué une part essentielle de l’identité sociale de la femme algérienne, traverse aujourd’hui une phase de transformation remarquable. Après avoir franchi la barre des 29 900 dinars le gramme il y a quelques semaines, son prix est redescendu aux alentours de 26 800 dinars, dans une baisse temporaire et superficielle qui n’a rien changé à l’essence du problème.

Entre la Casbah, où l’histoire pend aux façades anciennes et où les senteurs de mariage se faufilent d’une ruelle à l’autre, et Rouiba, animée par le commerce et le mouvement, la quête menée par El Khabar à la recherche de l’éclat du métal jaune révèle clairement la même réalité : un or au prix fluctuant, mais toujours hors de portée, dont l’éclat s’estompe dans les vitrines sans jamais disparaître de la mémoire collective.

Au cœur de la capitale, précisément à l’entrée de la Casbah, le décor s’installe : des ruelles étroites serpentent entre des maisons accolées, des murs imprégnés d’histoire et d’embruns marins, où l’écho des pas se mêle aux voix des vendeurs et aux exclamations des jeunes mariées découvrant pour la première fois le rêve de la parure.

À l’entrée de la « Znikat Laarayes », cette ruelle mythique semblable à un musée à ciel ouvert de la mémoire féminine algérienne, traditions anciennes et difficultés économiques contemporaines se rencontrent dans une scène unique, chargée de contradictions et de nostalgie.

Des femmes affluent de toutes parts : de Bab El Oued, Belouizdad, El Harrach, mais aussi des villes voisines comme Blida, Tizi Ouzou ou Boumerdès. Sur leurs visages, un désir profond de renouer avec une joie ancienne difficile à retrouver ; dans leurs mains, de longues listes de trousseaux alourdies par les prix. À droite, les vitrines des bijoutiers s’étirent, scintillant d’ensembles dorés posés sur des étoffes rouges et veloutées, tandis que les bracelets pendent dans la lumière comme des fils d’un soleil ancien qui ne brille plus comme avant.

Un bijoutier sort de sa boutique, essuie la poussière de sa vitrine et confie, avec un sourire amer :

« Cela fait trente ans que je suis ici, je n’ai jamais vu autant d’hésitation. Les gens regardent l’or, ils le respirent presque, mais ils ne l’achètent pas. »

Puis, soulevant sa petite balance pour calculer le prix d’une bague et de deux petites boucles d’oreilles en or usagé, il ajoute :

« L’or n’est plus à la portée des gens. Aujourd’hui, on calcule au gramme, plus à l’ensemble. Regardez, ceux-ci pèsent plus de quatre grammes, sans même compter les pierres. »

Peu après, Souhame entre accompagnée de sa mère. Jeune femme d’une vingtaine d’années, elle fixe un ensemble doré derrière la vitre et murmure : « Je rêvais d’être comme ma mère, avec un ensemble complet le soir de mon mariage. Mais c’est impossible… Je cherche juste quelque chose de symbolique, l’essentiel est de ressentir la joie. »

Sa mère rit doucement en lui tenant le bras : « Avant, l’or était parure et bénédiction. Aujourd’hui, c’est devenu un souci. »

En quelques mots, elle résume tout le basculement entre une génération pour qui l’or incarnait prestige et fierté, et une autre qui le perçoit désormais comme un fardeau financier insoutenable.

Dans la ruelle voisine, connue sous le nom de « Zenket El Louz », flottent les parfums des pâtisseries traditionnelles : amandes, vanille, eau de fleur d’oranger. On y vend les accessoires de mariage, les décorations en sucre et les tissus de présentation. Le contraste est frappant : là où les senteurs sucrées éveillent l’appétit, l’éclat de l’or ravive l’amertume. Une femme sort d’une boutique avec un sachet de noix, devenues relativement abordables, et plaisante :

« Au moins, on peut préparer une baklava aux noix… l’or, qu’on le laisse à ceux qui peuvent se le permettre. »

Par ce matin d’hiver, la Casbah semble résister au changement, s’accrochant à son ancienne joie malgré tout. Les boutiques de tissus exposent encore le brocart, la mousseline brodée à la main et le velours raffiné. Les femmes marchandent toujours comme autrefois, mais entre les regards et les murmures, on sent qu’un changement profond s’est opéré.

L’or n’est plus seulement un métal précieux, il est devenu le miroir de la réalité économique et sociale, mesurant le pouvoir d’achat autant que le poids de la joie au sein de la société.

À l’est de la capitale, le décor change mais l’histoire demeure. À Rouiba, ville moderne et commerçante, les boutiques sont plus vastes, les vitrines mieux organisées, mais la même inquiétude se lit sur les visages des clients et des vendeurs.

Kamel, bijoutier, explique : « Tout le monde n’est plus capable d’acheter de l’or. Les futures mariées se renseignent, regardent les modèles, mais le plus petit ensemble dépasse les 30 millions. Les couples sont confrontés à des responsabilités et des dépenses énormes. L’or est devenu hors de portée. »

Puis il ajoute, avec un sourire amer : « Avant, l’or était une garantie. Aujourd’hui, c’est un luxe. »

Dans la boutique voisine, une jeune fiancée essaie une bague simple, lève la main vers la lumière et sourit timidement. Lorsqu’elle entend le prix, elle retire calmement la bague et dit : « On la laissera pour la prochaine fois. »

La scène se répète des dizaines de fois par jour, avec des visages différents et des rêves semblables. Pourtant, malgré la cherté, un fil invisible continue de relier les Algériennes à l’or.

De retour à la Casbah, non pas dans les bijouteries sécurisées et surveillées par des caméras, mais près de l’entrée du quartier de Soustara ou de la rue du martyr Debbih Chérif, on rencontre les « dellaline ». Assis devant les boutiques, hommes et femmes tiennent dans leurs mains bagues et colliers en or usagé, appelé « cassé ». Leur slogan est bien connu : « Cach cassé », « vendez-vous du cassé ?  l’or est cher. » Mais aujourd’hui, traiter avec eux n’est plus chose aisée : seul un expert peut distinguer l’or authentique du métal contrefait ou du cuivre trompeur.

Devant une bijouterie de la rue Didouche Mourad, une grand-mère observe sa petite-fille montrant une petite boucle d’oreille en or au vendeur derrière la vitre. Elle lui murmure en souriant :

« L’or ne se remplace pas, ma fille. Les métaux, c’est pour les temps difficiles».

Cette phrase résume à elle seule la relation des Algériennes avec le métal jaune : une relation qui dépasse le marché pour toucher à l’émotion, à la mémoire, à cette conviction profonde que l’or n’est pas qu’une parure, mais un fragment de temps hérité, conservé dans un coffret en bois, transmis comme les récits, et ressorti dans les moments de détresse pour devenir l’ultime recours face aux aléas de la vie.

Au final, entre la Casbah ancestrale et la moderne Rouiba, l’or apparaît aujourd’hui comme le reflet même de l’Algérie : un passé ancestral qui brille dans la mémoire, et un présent qui négocie chaque détail. Car si le prix du métal peut baisser sur les chiffres, sa valeur symbolique, elle, n’a jamais reculé dans les cœurs.