Culture

Marcel Khalifé de retour en Algérie

Marcel Khalifé revient en Algérie, mais plus encore, c’est l’Algérie qui revient avec lui à un moment où la chanson était une question et la mélodie une prise de position

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Après une longue absence, le grand artiste libanais Marcel Khalifé revient en Algérie pour animer une série de soirées artistiques qui débuteront à l’Opéra d’Alger, avant de se poursuivre à Oran et Constantine. Un moment culturel qui dépasse le simple cadre du concert pour devenir une rencontre avec la mémoire d’une génération entière, élevée avec ses chansons et les connaissant par cœur dans les années 1970 et 1980, à une époque où l’art était un message, la parole une prise de position, et la musique un acte de résistance.

Marcel Khalifé n’a jamais été un simple musicien ou un chanteur de passage dans la scène arabe. Depuis ses débuts, il incarne le modèle de « l’artiste engagé », qui a choisi de faire du oud la voix des causes humaines, et de la chanson un espace pour la poésie, la liberté et la dignité. Son nom est intimement lié à la Palestine, à la justice, à l’homme simple, ainsi qu’aux grandes interrogations suscitées par les défaites, les fractures et les rêves différés dans le monde arabe. Ainsi, sa présence en Algérie par le passé n’était pas seulement celle d’un artiste invité, mais celle d’un symbole culturel en résonance avec une histoire qui connaît elle aussi le sens de la révolution et de la libération.

L’expérience de Marcel Khalifé s’est distinguée par sa collaboration profonde avec de grands poètes arabes, en tête desquels le poète palestinien Mahmoud Darwich. Ses poèmes se sont transformés en hymnes d’une sensibilité collective, tels que « Passeport », « Rita et le fusil », « Je languis du pain de ma mère » ou encore « Un oiseau est apparu à la fenêtre ». Des œuvres qui ne sont plus seulement écoutées, mais revisitées comme une partie intégrante de la mémoire culturelle arabe.

Il a également collaboré avec d’autres poètes tels que Adonis et Saadi Youssef, affirmant que la chanson peut être un poème, et que la musique peut porter une pensée sans perdre sa beauté.

En Algérie, les chansons de Marcel Khalifé ont constitué une part essentielle du paysage culturel des jeunes, des étudiants et des intellectuels, à une époque où la chanson engagée représentait une fenêtre ouverte sur le monde arabe et un moyen d’exprimer la solidarité avec les grandes causes, notamment la cause palestinienne. Ses chansons circulaient sur des cassettes, étaient reprises dans les universités et les cafés culturels, accompagnaient les débats intellectuels et politiques, au point que sa voix est devenue familière dans les foyers et dans la mémoire collective, comme une voix venue de l’intérieur plutôt que de l’extérieur.

L’expérience de Marcel Khalifé ne s’est pas limitée à la chanson politique ou sentimentale. Il a également exploré un parcours musical plus complexe à travers des œuvres symphoniques et des pièces instrumentales, tentant de fusionner la musique arabe classique avec des techniques occidentales. Il a ainsi contribué à fonder une forme de musique arabe moderne qui respecte le maqâm et l’esprit oriental sans se refermer sur elle-même. Parmi ses réalisations figurent des symphonies et des pièces orchestrales présentées sur des scènes internationales, confirmant que l’artiste engagé peut être innovant dans la forme tout en demeurant constant dans ses convictions.

Le retour de Marcel Khalifé en Algérie aujourd’hui, à travers ses concerts à l’Opéra d’Alger puis dans les villes d’Oran et de Constantine, revêt une signification profonde. C’est le retour d’un artiste vers un public qui ne l’a pas oublié, mais aussi le retour à une époque où la chanson faisait partie de la conscience collective et n’était pas un simple produit de consommation rapide. C’est également une occasion pour les nouvelles générations de découvrir une expérience artistique différente, qui voit dans l’art une position éthique et culturelle, et non un simple divertissement.

À une époque où la chanson porteuse de sens recule face au règne de l’image et à la consommation rapide, les concerts de Marcel Khalifé apparaissent comme une forme de résistance esthétique, rappelant que l’art peut être à la fois profond et marquant, que la musique n’est pas seulement un rythme mais une idée, pas seulement une voix mais une mémoire. Ce retour ne signifie pas tant la nostalgie du passé que l’ouverture d’un nouveau dialogue entre la génération d’hier et celle d’aujourd’hui, entre le poème et la ville, entre le oud et le public.

Marcel Khalifé revient en Algérie, mais plus encore, c’est l’Algérie qui revient avec lui à un moment où la chanson était une question et la mélodie une position. Ce ne sont pas de simples soirées artistiques, mais un événement culturel qui redonne toute sa valeur à l’art engagé et affirme que la mémoire ne meurt pas, et que certaines voix ne s’éteignent jamais, aussi longue que soit l’absence.