Culture

Le tapis rouge… quand nous importons l’apparence et délaissons l’essentiel

Le pire, c’est que nous ne nous contentons pas de vider le symbole de son sens, mais nous le reproduisons de manière déformée

  • 6
  • 2:19 Min

Nous n’avons retenu des festivals, notamment dans le monde du cinéma, que le tapis rouge comme une façade qui dissimule la réalité du cinéma dans nos pays. Dans un moment de simple mise en scène, l’événement s’est transformé en image, et l’image est devenue une fin en soi, jusqu’à ce que tout s’inverse : le tapis rouge est devenu l’événement lui-même, le début et la fin, tandis que le sens même de ces rendez-vous a disparu.

À l’origine, et depuis les premières formes de représentation artistique à l’époque grecque, en passant par les transformations du spectacle à travers les âges, jusqu’aux grandes industries cinématographiques modernes, ces manifestations n’étaient pas de simples occasions de visibilité, mais des espaces de création de valeur, de découverte des œuvres et de dialogue vivant entre artistes, critiques et public. Elles se mesuraient à leur capacité à poser des questions artistiques, à stimuler la sensibilité esthétique et à ouvrir de nouvelles perspectives pour l’industrie cinématographique.

Lorsque tout cela est réduit au passage devant les caméras, comme c’est souvent le cas chez nous, nous importons la forme en abandonnant le fond.

Ce qui se passe aujourd’hui révèle un déséquilibre plus profond dans notre rapport à l’action culturelle. Nous avons tendance à reproduire les formes sans en maîtriser les conditions, et à rechercher des résultats rapides sans construire les processus qui y mènent. Ainsi, certaines de nos manifestations semblent vouloir se convaincre elles-mêmes avant de convaincre les autres, et se contentent de produire une impression plutôt que de créer un impact réel.

Au final, il ne s’agit pas simplement d’un morceau de tissu rouge, mais d’une manière de penser. Lorsque le tapis rouge est déroulé à chaque occasion, nous ne valorisons pas l’événement, nous l’uniformisons. Et lorsque le passage dessus devient le moment le plus important, ou un tremplin vers une célébrité artificielle, il perd sa fonction de reconnaissance et d’excellence.

Le plus grave est que nous ne nous contentons pas de vider le symbole de son sens : nous le reproduisons de manière déformée, jusqu’à en faire un décor vide plutôt qu’une tradition culturelle signifiante. Dans ce cas, le tapis rouge ne représente plus le prestige, mais son absence.

Il est temps de le dire clairement : toutes les manifestations n’ont pas besoin d’un tapis rouge, tous les visages n’ont pas besoin de caméras, et tous les moments ne méritent pas d’être transformés en images. Le tapis rouge n’est pas une valeur en soi, mais un outil symbolique. S’il ne sert pas le sens de l’événement, il faut repenser son usage, voire s’en passer au profit de formes plus sincères et plus fidèles à notre identité culturelle.

Car parfois, le véritable courage ne consiste pas à dérouler le tapis… mais à savoir le retirer lorsqu’il perd son sens.