Monde

L’automne de la colère en Europe

La colère sociale révèle une défiance croissante envers les gouvernements

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La vague de manifestations qui touche plusieurs pays européens n’est plus une simple réaction ponctuelle à la hausse des prix ou à une crise dans le secteur de l’éducation. Elle est devenue un phénomène politique complexe, où les revendications liées au coût de la vie, au logement et à l’éducation se mêlent à une crise de confiance croissante envers les institutions, les partis politiques et les gouvernements.

De la France à l’Albanie, en passant par le Portugal, la Belgique et l’Italie, les citoyens descendent dans la rue pour des raisons similaires, mais avec des significations politiques différentes. Dans le même temps, les capitales européennes s’interrogent : la colère sociale pourrait-elle devenir un facteur déterminant lors des prochaines élections ?

## De la France à l’Albanie : une carte des manifestations qui s’étend

En France, Paris et plusieurs autres villes ont connu d’importantes manifestations menées par des lycéens, le mouvement des « gilets jaunes » et des militants écologistes, pour dénoncer la cherté de la vie. Les estimations concernant le nombre de participants divergent : les organisateurs évoquent environ 800 000 personnes, tandis que le ministère de l’Intérieur en estime le nombre à quelque 550 000.

Les forces de l’ordre ont utilisé des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants. Certains rassemblements ont dégénéré en actes de violence, en pillages et en dégradations visant des commerces et des bâtiments publics.

En Albanie, les manifestations dans la capitale, Tirana, ainsi que dans plusieurs autres villes, sont entrées dans leur cinquième jour, sur fond de violents affrontements. Des milliers d’étudiants et de citoyens sont descendus dans la rue pour exprimer leur colère face à la dégradation des conditions de vie et de l’enseignement, réclamant la démission du Premier ministre Edi Rama.

Au Portugal, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Lisbonne à l’appel de la principale confédération syndicale du pays, pour protester contre la forte hausse du coût de la vie et l’aggravation de la crise du logement.

En Belgique, plusieurs centaines de personnes ont manifesté à Bruxelles et à Liège, parallèlement aux mobilisations françaises. Des incidents de dégradation et des affrontements avec la police ont été signalés.

En Italie, la police a fait usage de gaz lacrymogènes lors d’affrontements avec des manifestants à Milan et à Bologne, à la suite de protestations contre la hausse du coût de la vie.

Cette simultanéité des mobilisations dans cinq pays ne signifie pas nécessairement qu’elles sont dirigées par une même organisation ou qu’elles poursuivent un programme commun. Elle révèle toutefois l’existence d’un socle commun de mécontentement : des prix élevés, des services publics en recul, une jeunesse qui voit ses perspectives se réduire et des gouvernements qui semblent incapables d’apporter des réponses convaincantes.

La contestation dépasse ainsi les revendications propres à certains secteurs pour devenir une interrogation politique plus large sur les priorités de l’État et sur l’équité dans la répartition des ressources.

## Violences, pillages et chiffres records : la France entre impératif sécuritaire et accusations

Les violences liées aux manifestations françaises se sont intensifiées. Des manifestants ont incendié la mairie de Limoges. À Marseille, des individus vêtus de noir ont pénétré dans le bâtiment municipal et l’ont dégradé avec des graffitis. D’autres ont mis le feu à l’office de tourisme de Lyon.

La police française a annoncé l’arrestation de 855 personnes à Paris seulement, qualifiant ce chiffre de « record ». De son côté, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé l’interpellation de 1 200 personnes dans le cadre des violences, ainsi que 150 blessés parmi les policiers et les gendarmes.

Le gouvernement a établi un lien entre ces troubles et ce qu’il qualifie d’« extrême gauche », ainsi qu’avec des groupes agissant en dehors du cadre légal, affirmant qu’il ne céderait pas à l’intimidation.

Sébastien Lecornu a déclaré que ceux qui cherchent à instrumentaliser la violence en vue de l’élection présidentielle ne pourraient pas imposer leur programme politique par ce moyen.

Le président Emmanuel Macron a également affirmé que toute personne ayant commis des actes de vandalisme, attaqué des institutions ou des entreprises, ou participé à des pillages, « serait poursuivie et sanctionnée ».

Cependant, ce discours sécuritaire, aussi nécessaire soit-il pour faire face aux violences, ne répond pas à la question politique fondamentale : pourquoi la colère sociale s’exprime-t-elle dans la rue avec une telle intensité ? Et pourquoi les revendications portant sur les conditions de vie et l’éducation débouchent-elles sur des affrontements, des pillages et des dégradations ?

La réponse ne se limite pas à la présence d’« éléments infiltrés » ou à l’action de « l’extrême gauche ». Elle renvoie également à une crise de la représentation politique et de la confiance, qui fait de la rue le principal espace d’expression du mécontentement pour de larges pans de la population.

Les manifestations françaises ne datent pas d’aujourd’hui. Depuis les événements de mai 1968, les mobilisations populaires n’ont jamais véritablement disparu du paysage politique français.

Cette année-là, le mouvement a débuté à l’université de Nanterre, puis s’est étendu à la Sorbonne, avec le soutien de syndicats étudiants et ouvriers. Près de 200 000 Français ont participé à une grande marche, tandis que les grèves se sont propagées à de nombreux secteurs de l’économie.

Ces événements se sont conclus par un séisme politique majeur, allant jusqu’à la démission du président Charles de Gaulle après le rejet de son projet de réformes constitutionnelles.

La scène s’est ensuite répétée sous différentes formes : les manifestations d’octobre 1976 contre un plan d’austérité, accompagnées d’une grève générale à laquelle auraient participé plus de cinq millions de travailleurs ; le mouvement étudiant de 1986 contre une réforme universitaire, qui a contraint le gouvernement à retirer son projet de loi ; puis le mouvement des « gilets jaunes » en 2018, initialement dirigé contre la hausse des taxes sur les carburants, avant de s’élargir aux revendications de justice sociale.

À cela se sont ajoutées les manifestations de 2023 contre la réforme portant sur le relèvement de l’âge de la retraite, puis les mobilisations étudiantes actuelles.

Les revendications affichées sont, en apparence, économiques et sociales : cherté de la vie, crise du logement, frais universitaires, manque d’enseignants, dégradation des infrastructures et recul de la qualité des services publics.

Mais elles sont, au fond, profondément politiques, car elles posent la question des priorités gouvernementales.

Pourquoi consacrer des ressources aux dépenses militaires ou à des réformes d’austérité alors que les services publics se dégradent ? Pourquoi les jeunes, les familles aux revenus modestes ou intermédiaires et les retraités ont-ils le sentiment que l’État n’est plus un acteur neutre, mais contribue plutôt à la hausse des loyers et à l’aggravation des inégalités d’accès à l’éducation ?

En France, les manifestations interviennent environ six mois avant l’élection présidentielle, ce qui leur confère une dimension électorale directe. Le gouvernement tente de contenir la contestation sur les plans sécuritaire et politique, tandis que les oppositions de droite comme de gauche observent l’état de l’opinion publique afin de transformer cette colère en capital électoral.

En Albanie, les manifestants vont plus loin en réclamant la démission du Premier ministre, faisant passer la contestation d’une revendication liée aux conditions de vie à une crise de légitimité politique.

Au Portugal, en Belgique et en Italie, les revendications concernant le logement, l’éducation et les salaires se croisent avec des débats plus larges sur les dépenses publiques, les frais universitaires et les politiques européennes.

Ce qui se passe en France a également des répercussions sur les mobilisations prévues dans d’autres villes européennes. À Berlin et à Bruxelles, des étudiants se préparent à exprimer leur solidarité avec les manifestations françaises. En Allemagne, ils s’opposent aux projets de rétablissement du service militaire obligatoire et à l’augmentation des dépenses militaires, tandis qu’en Belgique, les étudiants protestent contre la hausse des frais universitaires et le manque de financement.

En Italie, tous les regards se tournent vers un « automne chaud », marqué par une accélération de l’inflation sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie, ainsi que par la mobilisation dans les rues d’étudiants, de chauffeurs routiers et d’agriculteurs.

Au Portugal, la colère s’intensifie face à la crise des retraites et à la flambée des prix du logement.

Ces mouvements tirent une partie de leur dynamique des réseaux sociaux, qui permettent de diffuser rapidement les images et les revendications au-delà des frontières. Mais ils reflètent également les pressions auxquelles sont confrontés les gouvernements traditionnels : un modèle économique qui creuse les inégalités, des services publics qui se dégradent et une confiance politique qui s’érode.