Société

Des changements notables dans les veillées funèbres en Algérie

Le devoir de condoléances est censé rester un moment purement humain, respectueux des sentiments de la famille du défunt et incarnant les valeurs de compassion et de solidarité

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Les veillées funèbres ne se limitent plus à exprimer la tristesse et à présenter les condoléances à la famille du défunt. Ces dernières années, des comportements nouveaux et étrangers sont apparus, modifiant le caractère de cet événement humain. La présence aux funérailles n’est plus exempte de manifestations qui donnent parfois l’impression d’une occasion festive : attention excessive à l’apparence, usage de maquillage et de parfums, port de vêtements à la mode et ostentation de bijoux.

Ces changements superficiels s’étendent à des pratiques plus controversées, comme les conversations secondaires qui dérivent parfois vers la médisance et les commérages, ainsi que le recours de certains participants à filmer le défunt, un comportement contraire à la sacralité et à l’intimité de la circonstance.

Par ailleurs, certaines familles se retrouvent sous une pression sociale croissante, notamment avec l’obligation d’organiser des repas au troisième jour, et parfois la réponse à des demandes implicites ou explicites concernant la qualité des plats servis, ce qui alourdit les charges financières et intensifie la souffrance psychologique liée au deuil.

Le devoir de condoléances est censé rester un moment purement humain, respectueux des sentiments de la famille du défunt et incarnant les valeurs de solidarité et de compassion. Cependant, ce que l’on observe aujourd’hui dans certaines veillées reflète une image différente, où certains comportements s’éloignent de l’esprit de la circonstance et en négligent la sacralité ainsi que son rôle d’apaisement pour les proches du défunt.

Dans ce contexte, le jeune Elias, qui a perdu son père il y a deux ans, raconte une scène qu’il qualifie de choquante lors des funérailles : un de ses proches a filmé le corps au moment de sa mise en terre, comme s’il s’agissait d’un événement ordinaire. Il affirme que ce comportement l’a profondément choqué, au point d’intervenir pour y mettre fin, le jugeant contraire à l’éthique et au respect dû à la mort.

Ces manifestations ne s’arrêtent pas là. D’autres comportements considérés comme étrangers aux veillées funèbres ont émergé, notamment le souci d’apparaître sous son meilleur jour : coiffure soignée, vêtements élégants et bijoux. Une femme a raconté avoir ressenti un malaise lors d’un enterrement, en voyant certaines personnes porter des tenues inappropriées, abuser du maquillage et engager des conversations futiles, allant parfois jusqu’à la médisance, ce que les proches du défunt ont perçu comme un manque de respect envers la douleur de la famille.

Parmi les transformations les plus marquantes figure également la pratique du repas du troisième jour, censé être une aumône pour l’âme du défunt, mais devenu dans certains cas une occasion de recevoir des invitations explicites. On y sert divers plats : soupe, viande, salades, boissons et fruits.

Une participante raconte une scène surprenante lors des funérailles d’une de ses proches : certains invités n’ont pas hésité à demander des portions plus grandes de nourriture, voire des morceaux de viande plus importants, transformant selon elle la cérémonie en banquet.

Ces pratiques ne se limitent pas à la nourriture. Certaines veillées prennent désormais l’allure de soirées conviviales avec desserts traditionnels comme le makrout, la griouech ou le qalb el louz, accompagnés de thé et de fruits secs, dans une ambiance proche de celle des fêtes de mariage.

Ces évolutions traduisent un changement notable dans la perception des veillées funèbres, qui passent parfois d’un espace de solidarité à des événements à caractère consumériste, alourdissant ainsi le fardeau des familles endeuillées, partagées entre douleur et pression sociale.

Le recul de l’autorité sociale
À ce sujet, le professeur de sociologie politique, le Dr Nour Eddine Bekiss, explique que la société est influencée par un système de régulation sociale composé de deux volets : une régulation institutionnelle et juridique basée sur la sanction et l’application des lois, et une régulation morale exercée par la société pour préserver les valeurs, coutumes et traditions.

Il précise que les manifestations de joie et de deuil, notamment les mariages et les funérailles, restent liées aux traditions établies, mais que ces pratiques ne sont pas figées et évoluent sous l’effet des transformations sociales, économiques et des modes de vie modernes. Il souligne également que la montée de l’individualisme et le recul des valeurs de solidarité et de sacrifice ont un impact direct sur ces événements, en particulier les funérailles, qui ont perdu une partie de leur dimension collective.

Il ajoute que l’évolution des quartiers en ensembles résidentiels où les habitants ne se connaissent plus rend difficile le maintien des formes traditionnelles de gestion du deuil. L’indépendance des nouvelles familles et leur éloignement de la famille élargie les rendent moins soumises aux normes sociales traditionnelles. Cela a entraîné des transformations notables dans les rituels funéraires et les mariages, avec un affaiblissement de notions comme « la honte » et « le déshonneur », autrefois centrales dans le contrôle social.

Il conclut que la société est en transformation permanente, surtout avec l’affaiblissement des mécanismes traditionnels de régulation, ouvrant ainsi la voie à une redéfinition des valeurs et des formes d’interaction sociale.