"La mise en cause de la France par les rapporteurs de l'ONU sur les essais nucléaires est un point positif"

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Amar Mansouri, ancien chercheur au Centre de recherche nucléaire en Algérie et auteur d’études sur les essais nucléaires français en Algérie, considère que l’interpellation des rapporteurs du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à la France au sujet des essais nucléaires en Algérie est une initiative positive. Cela met la France face à ses responsabilités historiques et juridiques concernant les 60 explosions nucléaires françaises, en demandant des indemnisations pour les victimes algériennes et leurs familles, tout en exigeant la remise des cartes et des archives liées à ces essais.

Vous avez pris connaissance de la correspondance des experts onusiens adressée à la France et à l’Algérie. Selon vous, sur quels axes doit se concentrer la réponse algérienne ?

 

Je pense qu’il y a des axes principaux sur lesquels l’Algérie doit insister. Le premier concerne l’aspect historique et humain, incluant la libération des archives communes, notamment les cartes des sites d’enfouissement des déchets radioactifs, afin de rédiger l’histoire nationale et d’éviter de nouvelles victimes. Le deuxième axe porte sur la légalité des essais nucléaires français dans le désert algérien, ainsi que sur le crime d’avoir utilisé des Algériens et des Français comme « cobayes », tout en révélant la vérité sur les disparus. Le troisième concerne l’environnement et la réhabilitation des quatre sites (Hammoudia, les laboratoires de la Commission française de l’énergie atomique à Reggane, ainsi que Taourirt Tan Afella et Taourirt Tan Ataram à In Ekker). Il s’agit d’identifier les lieux d’enfouissement des déchets radioactifs et d’établir un plan à long terme pour leur gestion, sachant que selon le droit international, ces déchets relèvent de la responsabilité de la France.

Enfin, le quatrième axe porte sur la santé des populations. Cela inclut une prise en charge médicale et sociale des habitants des zones concernées, avec la construction d’infrastructures adaptées aux maladies causées par les essais nucléaires, allant du diagnostic au traitement complet. Il est également nécessaire de mener des études épidémiologiques à travers tout le Sahara, de réviser les mécanismes de reconnaissance et d’indemnisation en modifiant la loi Morin, qui a privé les victimes et leurs familles d’une compensation adéquate, et d’actualiser la liste des maladies reconnues. Enfin, il faudrait plaider pour une conférence internationale sous l’égide des Nations Unies afin de soutenir les pays affectés par les essais nucléaires.

Les experts se sont appuyés dans leurs documents sur des données faisant état de 12 000 victimes potentielles de ces explosions. Pensez-vous que ce nombre est proche de la réalité ?

L'Organisation des Moudjahidines et des ONG avaient, auparavant, évoqué l'existence de 42 000 victimes des essais nucléaires, un chiffre qui reste ouvert, car malgré la mise en place par les autorités algériennes de clôtures autour des sites de contamination nucléaire, les niveaux de radiation restent très élevés en raison de la présence de déchets en surface. De plus, une étude britannique spécialisée indique que les résidus de contamination persistent pendant 22 générations.

Il ne faut pas non plus oublier que les Français n'ont fourni aucune aide à l'Algérie pour dépolluer les sites ou contenir la contamination. Nous avons observé une double norme : les autorités françaises ont construit un hôpital spécial pour les victimes des essais nucléaires en Polynésie, leur ont fourni leurs dossiers médicaux et ont indemnisé de nombreux blessés là-bas, tandis qu'aucun Algérien n'a reçu d'indemnisation. De plus, les déchets ont été enterrés dans des zones sûres et gérés selon un système géo-mécanique, tandis qu'aucune mesure similaire n'a été prise pour l'Algérie.

 

Est-ce que l’internationalisation du dossier sert les revendications algériennes ?

On peut dire que le dossier a été internationalisé il y a 65 ans, lorsque l'ONU et les pays nucléaires de l'époque, les États-Unis, l'Union soviétique et la Grande-Bretagne, ont exprimé leur opposition ferme aux explosions en surface, car elles sont nuisibles à l'environnement et laissent des effets dévastateurs sur la santé humaine, sans compter les objections émises par les pays africains et le gouvernement algérien provisoire.

Il est donc crucial de maintenir le débat, en organisant des séminaires internationaux sous l'égide de l'ONU pour mettre en lumière le dossier et discuter des essais nucléaires mondiaux et de leurs effets sur l'environnement et la santé humaine, avec la participation des pays dont les territoires ont été le théâtre d'essais nucléaires, tels que le Kazakhstan, l'Australie, la Polynésie et les îles Marshall.

 

Les experts onusiens ont posé 10 questions à l'Algérie. Pourquoi, selon vous ?

La responsabilisation est une démarche positive car elle suscite un débat sur la question et met la France dans une position embarrassante concernant ses excuses envers les victimes, l'indemnisation et sa volonté de remettre les cartes. Toutefois, nous avons des réserves concernant le fait de mettre les deux parties sur un pied d'égalité, en plaçant l'Algérie et la France dans le même panier, c'est-à-dire la victime et le coupable en même temps. De plus, il n'est pas fait mention de la responsabilité totale de la France pour avoir refusé de venir en aide à des personnes en danger. En effet, lorsqu'elle a quitté les sites des explosions et des essais, la France n'a pas pris les mesures nécessaires pour protéger les populations d'un danger latent, bien qu'elle savait que l'Algérie ne disposait pas des compétences spécialisées pour traiter et détecter les déchets nucléaires. Il était de la responsabilité de la France de transférer ces déchets ou de verser des fonds pour les maintenir sur le sol algérien.

 

Dans la correspondance des experts de l'ONU, il est fait référence à un rapport rédigé par une équipe d'experts de l'Agence internationale de l'énergie atomique en 1999, mentionnant un faible taux de contamination afin d’affaiblir la position de l'Algérie. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Il faut savoir que l'équipe d'experts qui a collecté les échantillons comprenait un Français, ce qui en fait à la fois un juge et une partie prenante dans le même processus. De plus, ce rapport n'a été publié que six ans après la collecte des échantillons. Les mêmes sites ont ensuite été soumis à une autre expertise menée par le laboratoire indépendant "CRIIRAD", spécialisé dans la détection de la contamination nucléaire, en 2009, et les résultats ont montré des différences significatives dans les niveaux de radiation. Lorsque ces faits ont été confrontés à l'Agence internationale de l'énergie atomique, celle-ci a répondu qu'il s'agissait d'une erreur de typographie.

 

À votre avis, que doit faire la France maintenant ?

Les Français savent ce qu'ils doivent faire pour faire avancer les relations bilatérales, à savoir traiter les questions en suspens : rétablir l'honneur des victimes et les indemniser, en valorisant les droits de l'homme, la vérité et la justice, en remettant les cartes et les archives, et en aidant à dépolluer ou surveiller les sites contaminés. Nous soulignons ici que si des produits de fission radioactive provenant du mont Taourirt viennent à se libérer, cela entraînera une catastrophe humanitaire en raison du plutonium (Pu-239) qu'il contient, un des éléments les plus dangereux sur le plan chimique et nucléaire, avec une demi-vie de 24 110 ans. Il devient donc nécessaire d'équiper le mont Taourirt Tan Afella d'un système de surveillance géo-mécanique similaire à celui mis en place par la France en Polynésie. Assez de double standard.