L’escroquerie et la fraude en ligne ne se limitent plus, en Algérie, à des messages suspects ou à de fausses annonces faciles à démasquer. Elles ont évolué vers des techniques de manipulation sophistiquées qui exploitent la confiance des citoyens dans les institutions officielles et financières et les attirent au moyen d’offres commerciales alléchantes et de liens électroniques frauduleux, avant de se solder, dans de nombreux cas, par le vol de leurs économies en quelques minutes à peine.
Entre un citoyen qui perd 200 000 dinars de son compte postal à la suite d’un appel téléphonique qui lui semblait tout à fait ordinaire et des escrocs qui usurpent l’identité d’institutions connues, les interrogations se multiplient quant à l’efficacité des mesures de protection, à la responsabilité des institutions financières et des prestataires de services numériques dans la sécurisation des transactions de leurs clients, ainsi qu’à la capacité de la justice à retrouver les auteurs de ces actes et à récupérer les sommes détournées.
Ces préoccupations surviennent alors que se déroule la campagne nationale de sensibilisation et de prévention contre les escroqueries et les fraudes sur Internet, organisée du 25 au 30 octobre courant avec la participation du secteur de la Poste et des Télécommunications. Cette initiative vise à mieux sensibiliser la population aux risques numériques et à mettre en garde les citoyens contre les différentes formes de fraude, qui ne cessent de se renouveler.
L’ampleur croissante du phénomène soulève une problématique qui dépasse la simple sensibilisation des citoyens à la nécessité de rester vigilants. Elle concerne également la capacité des institutions financières et des prestataires de services électroniques à détecter les opérations suspectes et à intervenir rapidement pour protéger les comptes, notamment dans un contexte marqué par l’utilisation croissante des moyens de paiement électronique et le développement du commerce en ligne.
Un chauffeur de taxi perd 200 000 dinars en quelques minutes
Parmi les faits qui illustrent la dangerosité de ces pratiques figure le témoignage de Mahfoudh Aabou, chauffeur de taxi dans la capitale, victime d’une escroquerie en ligne qui s’est soldée par le prélèvement de 200 000 dinars de son compte courant postal. Il avait tenté d’acheter des pneus pour son véhicule sur une plateforme électronique affichant le logo de l’entreprise Naftal.
Dans une déclaration à El Khabar, Mahfoudh raconte que tout a commencé lorsqu’il a découvert une offre de vente de pneus à des prix abordables. Il a alors renseigné ses nom et prénom et sélectionné les produits qu’il souhaitait acheter, avant de recevoir un appel téléphonique d’un individu qui s’est présenté comme un responsable du suivi des commandes et de la confirmation des achats.
Il explique que ce qui l’a convaincu de la crédibilité de son interlocuteur, c’est que celui-ci disposait d’informations précises sur sa commande, notamment le type de pneus, leurs prix et leurs marques, comme Iris et Bridgestone. Il a ainsi cru avoir affaire à un véritable représentant de l’entreprise à l’origine de l’offre.
Au cours de l’appel, son interlocuteur lui a demandé de lire une série de chiffres et de codes de vérification reçus sur son téléphone, sous prétexte de finaliser la confirmation de la commande. Bien qu’un message d’avertissement affichant la mention « Attention aux arnaqueurs » soit apparu, l’escroc a réussi à le convaincre qu’il s’agissait simplement de procédures de sécurité ordinaires liées à l’achat.
Quelques instants seulement après la fin de l’appel, Mahfoudh a reçu un SMS d’Algérie Poste l’informant du prélèvement de 200 000 dinars de son compte. Il a alors compris qu’il avait été victime d’une escroquerie exploitant sa confiance dans la plateforme en ligne et la connaissance, par son interlocuteur, des détails de sa commande.
Cet incident illustre l’une des techniques de fraude modernes les plus dangereuses : amener la victime à communiquer elle-même ses codes de vérification, après l’avoir convaincue qu’il s’agit d’une étape légitime d’une transaction commerciale. Cette méthode rend la fraude plus difficile à détecter pour un utilisateur ordinaire.
« Les escrocs exploitent la confiance des citoyens dans Algérie Poste et les banques »
Dans une déclaration à El Khabar, Mahfoudh Harzeli, président de l’Union nationale pour la protection des consommateurs, a affirmé que la fraude en ligne constituait une préoccupation grandissante en Algérie, parallèlement à l’essor du commerce électronique et à l’utilisation croissante des réseaux sociaux et des moyens de paiement numériques.
Il a expliqué que les escrocs ne recouraient plus uniquement aux méthodes traditionnelles, mais utilisaient désormais des techniques plus sophistiquées. Celles-ci comprennent la création de fausses pages commerciales proposant des produits à des prix alléchants, avant d’exiger un paiement anticipé puis de disparaître sans livrer les marchandises, ainsi que la diffusion de fausses offres d’investissement promettant des gains rapides.
Il a également souligné que l’une des pratiques les plus dangereuses consistait à envoyer des SMS usurpant l’identité d’institutions officielles et financières, telles qu’Algérie Poste et les banques. Ces messages visent à faire croire aux citoyens qu’il existe un problème avec leur compte ou leur carte Edahabia, afin de les inciter à cliquer sur des liens frauduleux et à saisir leurs données personnelles et bancaires.
Selon lui, la dangerosité de ces procédés réside dans l’exploitation de la confiance, de la peur et du sentiment d’urgence. Un citoyen peut ainsi recevoir un message qui semble officiel et contient des informations convaincantes, puis y donner suite sans en vérifier l’origine, avant de découvrir que son compte a été compromis.
Le président de l’Union a révélé que son organisation recevait des signalements de citoyens concernant des pratiques frauduleuses sur Internet et les réseaux sociaux. Il a toutefois souligné la nécessité de distinguer les plaintes directement adressées à l’Union des cas relayés sur les plateformes numériques et dans les médias.
La protection des consommateurs relève aussi de la responsabilité des institutions
Mahfoudh Harzeli a insisté sur le fait qu’il serait injuste de faire peser l’entière responsabilité des escroqueries sur les citoyens qui en sont victimes, compte tenu de l’évolution des techniques de manipulation et de l’utilisation, par les fraudeurs, de données personnelles et des logos d’institutions connues pour donner une apparence de crédibilité à leurs opérations.
Il a souligné que le phénomène ne touchait aucune catégorie d’âge en particulier. Si les personnes âgées et celles qui maîtrisent moins bien les services numériques peuvent être davantage exposées à certaines formes d’escroquerie, les jeunes sont eux aussi victimes de fausses pages commerciales, de liens frauduleux et d’offres alléchantes.
Il a estimé que, dans le contexte de la transformation numérique, la protection des consommateurs ne se limitait plus au contrôle des prix et de la qualité des produits. Elle englobe désormais la protection des données personnelles et bancaires, la sécurisation des transactions financières ainsi que la garantie, pour les victimes, du droit de signaler les faits et d’assurer le suivi de leurs plaintes.
Dans cette perspective, il a appelé à renforcer la responsabilité des banques, des institutions financières et des prestataires de services électroniques en matière de sécurisation des comptes de leurs clients. Il préconise notamment le développement de systèmes permettant de détecter précocement les opérations suspectes, l’amélioration des mécanismes de vérification des transactions et la mise en place de dispositifs d’intervention rapide en cas de suspicion de fraude.
Il a également insisté sur l’importance de la coordination entre les institutions financières, les services de sécurité, les organismes de contrôle et les associations de protection des consommateurs. Il a appelé à multiplier les mises en garde officielles contre les nouvelles méthodes d’escroquerie et à simplifier les procédures de signalement des tentatives de détournement de fonds.
Enfin, Mahfoudh Harzeli a plaidé pour l’intégration de la sensibilisation aux risques numériques dans les programmes destinés aux écoles et aux universités, ainsi que dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il a notamment insisté sur la nécessité de rappeler aux citoyens qu’ils ne doivent jamais communiquer leurs mots de passe ou leurs codes de vérification et de les mettre en garde contre les liens et les pages qui usurpent l’identité d’institutions officielles.
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