Lors d’une visite de travail importante en Algérie, El Khabar a interviewé Mme Amy Pope, directrice générale de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui occupe ce poste en tant que première femme dans l’histoire de l’organisation.
L’entretien a abordé sa vision pour transformer la gouvernance mondiale de la migration et le rôle central que l’Algérie peut jouer dans ce domaine, notamment dans son cadre régional africain et méditerranéen. La discussion a également évalué la coopération bilatérale exemplaire, en mettant l’accent sur des programmes concrets tels que le retour volontaire et la réintégration, le renforcement des alternatives à la migration irrégulière, et les mécanismes de soutien à l’inclusion sociale et économique des migrants.
Le dialogue survient à un moment où les questions de migration et leur gestion figurent parmi les priorités du dialogue international. Amy Pope souligne que l’Algérie dispose de modèles et de pratiques en matière de migration et de gestion des migrants dont d’autres pays peuvent s’inspirer.
En tant que première femme à la tête de l’OIM, quelle est votre vision pour transformer la gouvernance mondiale de la migration, et comment l’Algérie peut-elle s’inscrire dans cette vision, notamment dans le contexte régional africain et méditerranéen ?
« Il est nécessaire de changer le récit et l’approche concernant la migration. Lorsque l’on observe la situation à travers le monde, on constate très souvent des visions extrêmement négatives, centrées sur les problèmes et les crises migratoires. Mais il existe une opportunité, certainement avec l’engagement de l’Algérie, de changer le dialogue et de montrer comment la migration peut être un moteur de développement, transformer la vie des jeunes en Afrique et créer de nouvelles opportunités pour eux, tout en trouvant d’autres mécanismes pour résoudre la question migratoire. Il est donc important qu’un pays membre comme l’Algérie soit au cœur de la discussion.
Il y a un besoin de migration dans certains secteurs, mais les migrants sont également, dans une certaine mesure, victimes d’un système actuellement dominé par des réseaux criminels. Il est donc crucial d’adopter une approche globale, qui combine l’engagement dans le pays d’origine, des mécanismes de gestion des frontières, mais aussi des voies légales pour les migrants. Cela est fondamental.
À mon avis, il s’agit d’une approche et d’une stratégie différentes, plus intégrées et réfléchies, susceptibles de produire une situation plus durable. C’est pourquoi l’OIM est présente et active en Algérie depuis de nombreuses années. »
Puisque l’OIM est présente en Algérie depuis de nombreuses années… Comment évaluez-vous la coopération actuelle avec les autorités algériennes, notamment sur des questions sensibles telles que la gestion des migrants en transit ?
« Nous avons actuellement des relations très solides avec l’Algérie. Nous collaborons avec certains ministres et avons une vision globale qui cible les réseaux criminels tout en développant des approches plus précises. Par exemple, nous avons signé hier un accord pour fournir des services temporaires aux personnes souhaitant retourner dans leur pays.
Cet accord entre l’Algérie et l’OIM concerne l’exploitation d’un hôtel près de l’aéroport d’Alger destiné à accueillir les migrants irréguliers inscrits au programme de retour volontaire et de réintégration dans leur pays d’origine. Les services incluent les soins de santé, le soutien psychosocial, ainsi que l’identification des personnes vulnérables. C’est une approche globale impliquant de nombreux partenaires au sein du gouvernement, ce qui est très important. »
Et concernant le programme AVRR (Retour volontaire assisté et réintégration) pour les migrants souhaitant retourner dans leur pays ?
« Oui, c’est très important pour un système qui fonctionne bien. Si des personnes se trouvent "bloquées", en situation difficile ou vulnérable, il est essentiel de leur offrir des options. Il faut identifier leur degré de vulnérabilité et, lorsqu’ils retournent dans leur pays, engager un dialogue avec le gouvernement local, ce qui est possible grâce à nos missions dans le monde entier.
Nous avons des missions dans plus de 170 pays et actuellement 174 États membres au sein de l’OIM. Nous pouvons donc servir de pont entre les gouvernements des pays d’origine, de transit et de destination. »
Le programme de retour volontaire vise principalement à contribuer à la gestion des flux de migration irrégulière grâce à une approche humanitaire. Il permet aux migrants ne pouvant ou ne souhaitant pas rester dans le pays d’accueil de retourner volontairement dans leur pays d’origine dans des conditions organisées et dignes. En tant qu’activité centrale de l’OIM, les programmes AVRR offrent une assistance essentielle à des milliers de migrants chaque année.
Y a-t-il une évaluation concrète de l’impact de ce programme ?
« Oui. Par exemple, les migrants qui retournent ont la possibilité de se réintégrer dans leurs communautés. Nous avons des initiatives telles que le Fonds de développement des entreprises (Enterprise Development Fund), qui, avec l’aide des bailleurs de fonds, fournit des ressources pour créer de petites entreprises. Cela crée non seulement des opportunités pour le migrant lui-même, mais aussi pour d’autres personnes dans la communauté. Nous pouvons ainsi investir dans les personnes de retour et créer davantage d’opportunités dans leur pays d’origine. »
La région du Sahel et de la Méditerranée subit de fortes pressions migratoires. Comment l’OIM travaille-t-elle avec l’Algérie pour promouvoir des alternatives à la migration irrégulière, soutenir le développement local et protéger les droits des migrants, tout en tenant compte des préoccupations légitimes de l’Algérie en matière de sécurité ?
« Il est très important d’obtenir l’engagement des gouvernements d’Afrique du Nord, car ces pays se trouvent au cœur de cette dynamique en raison de leur situation géographique. Mais ces pays ont aussi besoin de migrants légaux. Il est donc essentiel d’avoir des voies légales en Algérie et dans les autres pays d’Afrique du Nord, ainsi que vers l’Europe et les pays du Golfe, car de nombreux migrants s’y dirigent. Nous devons collaborer avec tous les États membres pour offrir aux migrants des opportunités de migration régulière, digne et respectueuse de leurs droits. »
L’Algérie accueille une importante communauté de migrants d’Afrique subsaharienne, dont certains contribuent à l’économie locale. Quels programmes concrets l’OIM met-elle en œuvre ou prévoit-elle pour favoriser l’inclusion sociale et économique des migrants et maximiser les bénéfices de la migration pour le développement ?
« L’intégration des migrants est très importante pour chaque société. En Algérie, c’est intéressant, car certaines communautés sont plus ouvertes et nous ne rencontrons pas le même niveau de xénophobie ou de difficultés qu’ailleurs. Cela crée un environnement favorable à l’inclusion.
Mais il est également crucial d’offrir des emplois rémunérés correctement, respectueux des droits des migrants et qui ne les placent pas dans l’ombre de la main-d’œuvre locale. Nous pouvons travailler davantage avec le gouvernement dans ce domaine. Les autorités ont les moyens et l’intérêt, et c’est une opportunité de collaboration. Le rôle de la société civile est également fondamental. »
Comment l’OIM soutient-elle les organisations algériennes qui aident les migrants et facilite le dialogue avec le gouvernement pour des politiques migratoires plus inclusives ?
« Il s’agit avant tout de renforcer la capacité des communautés locales à identifier les signes de trafic humain et de vulnérabilité. Les migrants vivent souvent dans l’ombre de la société, ce qui rend leur situation difficile à évaluer. Nous organisons donc des formations pour les communautés afin de mieux identifier ces vulnérabilités, les intégrer, leur enseigner des compétences et créer des voies légales. L’Algérie est un grand pays et nous ne pouvons pas résoudre toutes les situations seuls. La collaboration avec la société civile et le gouvernement est essentielle. »
La migration fait parfois l’objet de débats publics. Quel message souhaitez-vous transmettre sur le rôle de l’OIM et l’importance d’une approche humaine et coopérative respectant les droits des migrants et la souveraineté des États ?
« La migration irrégulière n’est bénéfique ni pour les migrants, ni pour les sociétés locales, ni pour les gouvernements. Il faut donc créer des voies légales et sécurisées, identifier les personnes et gérer les flux de manière coordonnée. La gestion régionale de la migration est cruciale, notamment en raison des risques sécuritaires dans la région du Sahel.
L’Algérie investit également dans les communautés vulnérables en Afrique. Il est donc important de créer des partenariats pour gérer les pressions migratoires et éviter que les gens ne recourent aux réseaux illégaux. Une approche globale à tous les niveaux de la vie des migrants, en partenariat avec le gouvernement local et régional, est indispensable. »
Pour conclure, pouvez-vous évaluer votre première visite en Algérie, qui a été l’occasion de rencontrer des responsables de plusieurs ministères ?
« Nous avons une coopération très forte ici. Nous avons rencontré plusieurs ministres – du Travail, de la Santé, de l’Intérieur et des Affaires étrangères – tous très compréhensifs. C’est un modèle à suivre pour d’autres pays, car l’approche ne se limite pas à un seul secteur, mais prend en compte tous les aspects de la vie des migrants.
L’Algérie dispose de modèles et de pratiques positives en matière de migration et de gestion des migrants dont d’autres pays peuvent s’inspirer. Nous saluons l’engagement et l’approche adoptée, le niveau de coopération et de partenariat entre le gouvernement algérien et l’OIM, ainsi que l’approche globale et intégrée de l’Algérie en matière de migration. J’ai constaté un véritable engagement, pas seulement superficiel, présent dans tous les secteurs gouvernementaux et orientations ministérielles. Pour nous, c’est crucial et indispensable pour réussir une approche efficace. C’est donc une visite très importante pour moi en tant que directrice générale, et il existe vraiment des modèles et pratiques positives en matière de migration que d’autres pays peuvent utiliser. »
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