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« Je ne suis pas d’accord avec ceux qui accusent l’Algérie de restreindre les libertés religieuses »

L’archevêque de l’Église catholique en Algérie, le cardinal Jean-Paul Vesco, aborde dans cet entretien avec « El Khabar » plusieurs questions et dossiers importants concernant les relations entre le Vatican et l’Algérie

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Entretien réalisé par : Mohammed El-Fateh Othmani

L’archevêque de l’Église catholique en Algérie, le cardinal Jean-Paul Vesco, aborde dans cet entretien plusieurs questions et dossiers importants concernant les relations entre le Vatican et l’Algérie, notamment la visite du pape Léon XIV prévue aujourd’hui.

Le religieux, qui a acquis la nationalité algérienne il y a environ trois ans, exprime également, lors de cette rencontre avec « El Khabar » dans son bureau à l’archevêché au cœur de la capitale, sa position sur un rapport américain ayant inscrit l’Algérie parmi les pays restreignant les libertés religieuses, ainsi que sur la manière dont l’Organisation des Nations unies traite les événements à Gaza, en Iran et en Ukraine.

Le Vatican a récemment envoyé un nouvel ambassadeur il y a environ un mois. Quel est le contexte de ce changement, d’autant plus qu’il a précédé l’annonce de la visite du pape Léon XIV en Algérie prévue début avril ?

Le Vatican, en tant qu’État et siège de l’Église catholique, dispose de missions diplomatiques dans plus d’une centaine de pays. L’une de ces missions, une ambassade, se trouve à Alger et couvre à la fois l’Algérie et la Tunisie. L’ambassadeur y jouit des mêmes prérogatives que tout autre ambassadeur accrédité en Algérie. Comme c’est souvent le cas, il est nommé pour une durée d’environ quatre ans. Il s’agit donc d’un changement tout à fait routinier.

L’Algérie s’apprête à accueillir le pape Léon XIV demain, dans un événement historique sans précédent, notamment parce que le pays est considéré comme le berceau de l’une des figures majeures du christianisme ancien, saint Augustin, souvent présenté comme une référence spirituelle pour le pape actuel. Quels messages pensez-vous que cette visite portera ?

Ce qui est important, c’est que le pape Léon appartient effectivement à un ordre religieux inspiré de saint Augustin, dont la figure est très importante pour lui. Cependant, il ne vient pas en Algérie pour un pèlerinage personnel sur les traces de ce saint, né et ayant vécu dans le pays. Il vient pour l’Algérie d’aujourd’hui, pour visiter le pays et son peuple, et cela est essentiel.

Le pape a déjà visité l’Algérie à deux reprises lorsqu’il dirigeait cet ordre religieux et a visité les sites liés à saint Augustin. Il ne vient donc pas les redécouvrir, mais cette fois en tant que pape, en réponse à deux invitations : celle de l’Église et celle du président de la République, Abdelmadjid Tebboune. En tant que chef d’État, il doit être invité par le président, ce qui a été le cas, et en tant que chef religieux, il doit également recevoir une invitation de l’Église.

Ce qui est aussi historique dans cette visite, c’est que l’Algérie est un pays musulman. Voir un chrétien venir sur les traces de saint Augustin pour rencontrer un pays et un peuple musulmans est un geste très beau et un symbole extrêmement fort.

Il convient également de noter qu’il s’agit en réalité de son deuxième voyage, mais du premier qu’il organise lui-même en tant que pape. Il n’a presque pas visité de pays musulmans depuis son accession à cette haute fonction, à l’exception de la Turquie et du Liban. La Turquie faisait partie d’un programme prévu par son prédécesseur, et le Liban compte une importante minorité chrétienne.

Il est donc significatif qu’il choisisse l’Algérie comme premier pays à majorité musulmane écrasante pour une visite organisée de son propre chef, avant de poursuivre sa tournée en Afrique vers l’Angola, la Guinée équatoriale et le Cameroun.

Qu’en est-il des préparatifs de cette visite ?

La préparation s’est faite très rapidement et dans d’excellentes conditions, grâce aux instructions claires du président de la République visant à garantir un haut niveau d’organisation pour cet événement historique. Nous travaillons en coordination avec la présidence, le ministère des Affaires étrangères et celui des Affaires religieuses pour atteindre ce niveau.

Le programme est presque finalisé : une journée à Alger, une journée à Annaba, puis un départ le lendemain matin, sans passage par Souk Ahras.

Le pape visitera Annaba, les vestiges d’Hippone, ainsi que la basilique de la paix liée à saint Augustin, et rencontrera les habitants. Il célébrera également une messe à la basilique Saint-Augustin.

Quant à savoir si cette visite marque le début d’une nouvelle phase dans les relations entre les deux mondes, le pape lui-même a déclaré : « Je souhaite venir en Algérie pour continuer à construire des ponts entre le monde chrétien et le monde musulman. »

Quel type de discours le pape prononcera-t-il ? Sera-t-il politique, religieux ou autre ?

Je ne sais pas exactement ce qu’il dira. Lorsque nous organisons une visite de ce type, nous nous contentons de proposer un thème ou un titre pour le voyage. Nous avons choisi un intitulé inspiré des premiers mots prononcés par le pape François lorsqu’il a été élu et est apparu au balcon de la basilique Saint-Pierre au Vatican : « Salam alaykoum ». Ce sont aussi les premiers mots prononcés au début de la messe. Quand je les ai entendus, j’ai eu l’impression d’entendre « paix sur vous ». Ce sont donc des mots porteurs d’un message de paix.

Je pense qu’il y a un message de paix dans ce voyage. Tous ces pays portent une mémoire lourde de violence, de colonisation et d’injustice. J’espère que cet homme, homme de paix, apportera des paroles de paix à cette mémoire blessée, en particulier à la mémoire coloniale douloureuse.

J’espère que ce sera le sens de cette visite. Ce que je sais, c’est qu’une visite papale dans un pays est toujours un moment de bénédiction, car le pape ne vient pas signer des contrats, ni conclure des alliances, ni faire des affaires. Il vient dans un esprit de don gratuit. Je sais aussi que son discours ne sera pas un discours religieux au sens strict : le discours religieux sera prononcé lors des messes, notamment à la basilique Saint-Augustin à Annaba et à Notre-Dame d’Afrique. Le reste de la visite aura une dimension spirituelle, morale et humaine.

Quant aux messages politiques, beaucoup imaginent que le pape porte toujours un message politique, car nous vivons tous dans un monde politique. Mais le pape n’est pas un homme politique au sens strict, même si ses paroles ont un grand impact et qu’il est parfois amené à prendre position. Dans cette visite, il ne vient pas avec un agenda politique, mais avec un agenda spirituel.

Cependant, on peut dire que la spiritualité peut avoir un impact politique à long terme, car elle peut toucher les cœurs et ouvrir la voie à une meilleure compréhension entre les gens. Pour ma part, cette rencontre avec le peuple algérien est même plus importante que la rencontre avec l’histoire de saint Augustin.

Un rapport du département d’État américain, publié début 2024, a évoqué « l’inscription de l’Algérie sur la liste des pays sous surveillance spéciale en raison de violations de la liberté religieuse ». Étant un homme d’Église chrétien vivant dans le pays depuis plus de vingt ans, avez-vous constaté la réalité décrite dans ce document américain ? Et avez-vous déjà abordé cette question lors de vos précédentes rencontres avec les autorités algériennes ?

La diversité religieuse n’est pas une chose simple, nulle part dans le monde ni dans aucun pays. Dire qu’il s’agit d’une question facile, naturelle ou totalement maîtrisée n’est pas vrai, que ce soit ici, en France, aux États-Unis ou ailleurs. La différence religieuse exige un très grand respect de la religion de l’autre ainsi qu’une forte confiance mutuelle.

En tant qu’Église catholique, nous travaillons depuis des années à construire ce lien de confiance, et nous constatons les efforts déployés pour progresser vers davantage de liberté religieuse. Il existe donc un véritable travail mené par les autorités, et je perçois une réelle volonté, que je ne nie absolument pas.

Cependant, il faut aussi comprendre que la liberté religieuse n’est pas seulement une question de lois, mais également une question de société, liée au degré d’acceptation de cette diversité par l’ensemble de la population. Il s’agit donc d’une question extrêmement complexe. Il faut aussi noter qu’elle ne se pose pas de la même manière ici qu’aux États-Unis, par exemple : nous ne parlons pas du même contexte.

C’est pourquoi il est très difficile d’en parler brièvement ou dans un simple rapport. Ce que je peux dire simplement, c’est que nous travaillons dans une relation de confiance et que nous abordons ces questions dans cet esprit, avec des partenaires qui souhaitent faire de l’Algérie un pays où la coexistence religieuse est possible, et j’en témoigne.

Ainsi, à mon sens, il s’agit d’un long processus dans lequel nous avançons constamment. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de pays en mesure de donner des leçons aux autres dans ce domaine. Je me méfie des pays qui prétendent le faire, car la question de la diversité religieuse, avec les usages politiques qui peuvent en être faits, est extrêmement complexe et ne peut être réduite à un jugement simpliste.

Quant à ceux qui veulent blâmer l’Algérie sur ce sujet, je ne suis absolument pas d’accord avec eux. Je tiens à souligner que le ministère des Affaires religieuses organise chaque année un colloque sur la liberté religieuse, un événement important pour lui, auquel nous sommes invités à participer. Il convient également de mentionner des initiatives concrètes, comme le projet de restauration de la cathédrale du Sacré-Cœur, sur lequel nous travaillons ensemble.

Malgré cela, la liberté religieuse demeure avant tout une question d’éducation et de formation dans les institutions, ainsi qu’un enjeu de sensibilisation au sein de la société, et pas uniquement une affaire de lois et de décisions.

En définitive, aucun pays ne peut donner de leçons à un autre. Cette question existe partout et elle est complexe en tout lieu ; il n’existe aucun endroit au monde où elle serait totalement simple.

Les événements internationaux actuels s’imposent à nous, notamment la guerre menée contre l’Iran par Israël et les États-Unis. Peut-on s’attendre à ce que l’Église joue un rôle, même symbolique, dans ces événements ?

Sur cette question précise, je laisse la parole au pape ; c’est à lui de dire ce qui doit être dit, et il ne m’appartient pas de me substituer à lui en faisant une déclaration dans ce contexte. Il est à noter que le pape Léon, ainsi que ses prédécesseurs, ont exprimé leurs positions sur de nombreux conflits. Dans ce cas particulier, c’est à lui de s’exprimer à ce sujet. Quant à moi, je peux avoir des opinions personnelles, mais je préfère les garder pour moi.


La situation actuelle correspond-elle à ce qu’a avancé le politologue Samuel Huntington dans son célèbre ouvrage Le Choc des civilisations, où il anticipait un « retour des conflits sur des bases civilisationnelles et culturelles », après qu’ils ont été auparavant d’ordre idéologique et économique ? Partagez-vous cette analyse à la lumière de l’arrivée de courants conservateurs au pouvoir dans plusieurs pays occidentaux, ainsi que des événements en cours au Moyen-Orient ?

Ce livre est ancien, si je me souviens bien ; il date des années 1990… Oui, il a été publié au milieu des années 1990. Il s’agit d’une étude prospective à moyen terme, et certains estiment qu’elle s’est effectivement réalisée.

C’est vrai, mais entre 1992 et 2026, le monde a connu des transformations radicales. Même au cours des derniers mois, nous avons assisté à un bouleversement complet de l’ordre mondial. Aujourd’hui, cette guerre en Iran représente un effondrement total de l’équilibre des puissances et nous place face à la loi du plus fort, que je pensais appartenir au passé.

Aujourd’hui, celui qui possède les armes les plus puissantes ignore toutes les lois de son propre pays et déclare la guerre à l’Iran sans mandat ni autorisation, en faisant fi du droit international. Par conséquent, je ne suis pas certain que la situation actuelle corresponde réellement à ce qu’avançait l’auteur que vous avez cité. Nos prédécesseurs pensaient que les grandes institutions internationales apporteraient davantage de paix au monde, mais au final… tout cela a été détruit.

On retrouve ainsi la même logique que celle observée à Gaza, en Ukraine et ailleurs dans le monde. Je suis convaincu que la loi du plus fort ne conduira jamais à la paix, car il y aura toujours plus fort que le plus fort, et le conflit persistera. Le penseur que vous avez mentionné projetait son analyse sur trente ans, mais aujourd’hui, la véritable intelligence consiste à pouvoir anticiper ne serait-ce que les six prochains mois.

Je souhaite également souligner une contradiction frappante : environ trois milliards de musulmans et de chrétiens se sont tournés vers Dieu à travers de grandes pratiques religieuses — le Carême et le mois de Ramadan — au même moment. Certes, ces pratiques ne sont pas vécues de la même manière, mais leur sens est identique : se rapprocher de Dieu, se purifier et s’élever spirituellement. Pourtant, dans le même temps, les guerres éclatent…

C’est à la fois étonnant et révélateur : cela montre que notre manière de vivre la religion n’a que peu d’impact sur le monde, ou peut-être seulement sur nos relations proches — avec nos voisins, nos amis et nos familles. Et c’est précisément cela qu’il faut préserver aujourd’hui.